N° 3088 du Canard Enchaîné – 2 Janvier 1980
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La monnaie du pape
Au Vatican, le spectre de la banqueroute rôde sous les colonnades : 85 millions de déficit pour 136 millions de budget, et l’ombre de Sindona dans les comptes. Dans le Canard du 2 janvier 1980, Jérôme Canard raconte comment l’Opus Dei, “sainte Mafia” espagnole, tente de profiter de la crise pour mettre la main sur le tiroir-caisse de l’Église, en jouant réseaux, cardinaux, banques et même l’affaire Mgr Lefebvre. En face, les jésuites d’Arrupe grincent des dents. La foi, d’accord. Mais la monnaie, surtout.
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Cette braise infernale : la monnaie du pape
L’année 1980 s’ouvre, au Vatican, avec un bruit de caisse enregistreuse… qui tousse. Jérôme Canard plante le décor comme une scène de film noir, mais tournée place Saint-Pierre : « un spectre hante les alentours de la basilique », celui de la banqueroute. Chiffres à l’appui, l’addition fait grimacer sous la tiare : environ 85 millions de déficit pour un budget annuel de 136 millions de francs. Et pour couronner le tout, le « belzébuthique bilan » traîne encore le parfum de soufre de la faillite de l’Italo-Américain Sindona, ex-homme de confiance du Saint-Siège. Dans la Rome des auréoles, il y a aussi des comptes à rendre.
Jean Paul II, pape récent (à peine plus d’un an de pontificat), se retrouve sommé de jouer les plombiers du trésor pontifical. Le Canard rappelle qu’il a promis aux cardinaux des solutions rendues publiques avant le 4 février 1980. Le ton est donné : quand l’Église parle de charité, le journal entend « tiroir-caisse ». Et quand elle parle de réforme, il se demande qui tiendra la clé du coffre.
Opus Dei : la “sainte Mafia” et la tentation du Vatican
Dans cette « affreuse situation », un acteur se réchauffe les mains au-dessus des braises : l’Opus Dei, rebaptisé ici « sainte Mafia » espagnole, façon encens au poivre. L’angle est simple et vachard : puisque les finances vaticanes vacillent, pourquoi ne pas confier la gestion à des spécialistes… qui poussent déjà leurs pions ? Le Canard raconte une offensive menée « depuis quelques mois » pour obtenir que la gestion des finances soit confiée à des membres de l’Opus, offensive qui se heurte à « une forte résistance » et commence à « flinguer dur dans les caves du Vatican ».
Le déclencheur, selon l’article, tient à des révélations publiées le 8 novembre dans El País à Madrid : une série de rapports confidentiels (du Vatican, de l’épiscopat espagnol, etc.) sur l’Opus. À la lecture, dit Jérôme Canard, on constaterait que l’organisation intrigue « sec » pour obtenir une modification de son statut juridique, histoire de « ne plus dépendre que de celle du pape » et d’échapper à la juridiction des évêques. L’enjeu, au fond, n’est pas une querelle de soutanes, mais de pouvoir : si l’Opus ne craint plus l’hostilité de certains évêques, c’est qu’il vise plus haut… et plus rentable.
Infiltration : après Franco, l’Opus ne quitte pas la scène
Le papier s’ancre dans l’Espagne de l’après-Franco : on aurait pu croire qu’après 1976 la « sainte Mafia » ne résisterait pas à la démocratisation. Or non : « elle ne s’est jamais aussi bien portée ». Le Canard glisse même un rappel biographique qui vaut flèche : dès l’enfance, et au temps de l’exil de son père, le futur roi Juan Carlos aurait eu pour précepteurs des gens de l’Opus, toujours présents dans son entourage. Et l’organisation, ajoute-t-il, est « très active dans le parti du Premier ministre, Adolfo Suarez » tandis que le PSOE ne lui réserve que « de cruelles désillusions ». Manière de dire : on ne gagne pas partout, mais on sait où miser.
“Les associés de Monsieur Père” : réseaux, banques, et pin’s tricolore
Au passage, Jérôme Canard n’oublie pas de signaler les relais hexagonaux, avec un encadré au titre délicieusement sacrilège : « Les associés de Monsieur Père ». L’Opus Dei, concède-t-il, n’a « jamais fait beaucoup d’adeptes en France » (sur 72 500 membres, « 400 Français »), mais il compte des dirigeants utiles. On y croise le banquier espagnol Rafael Termes, et, côté France, des passerelles autrement plus concrètes : parmi les administrateurs de la Banque des intérêts français (BIF), figure Edmond Giscard d’Estaing, « père de l’autre ». Le Canard n’appuie pas plus que nécessaire : il pose le nom, et laisse l’écho faire son travail.
Même faiblement implanté, l’Opus sait, écrit-il, « choisir, pour assurer sa promotion, quelques personnages bien placés ». Son porte-parole en France, François Gondrand, dirigerait le service audiovisuel du CNFP, avec « quelques studios de télévision » où viendraient « discrètement s’entraîner, à chaque campagne électorale, des hommes politiques de la majorité ». Et Jérôme Canard de conclure, l’air de rien : « On ne fait pas toujours dans le mystique. » Sous la soutane, la régie.
Rome, l’Est, et la Curie qui “prend le vent”
Le texte remonte ensuite plus haut dans la hiérarchie, du côté des cardinalices qui sentent le courant d’air. Depuis longtemps, Jean Paul II serait l’objet de « soins attentifs » de l’Opus. Le Canard déroule un épisode : lorsque Paul VI décide la politique d’ouverture à l’Est, des dirigeants de l’Opus l’aideraient, notamment via l’ambassadeur d’Espagne à Vienne, présenté comme l’un des « surnuméraires ». À l’époque, le futur Jean Paul II est primat de Pologne, donc « premier concerné », et apprécie « les qualités d’efficacité ». Ici, la pique est double : l’efficacité devient un parfum, et l’encens peut très bien masquer l’odeur du dossier.
Au bas de page, on revient à la Curie romaine où « l’on sait prendre le vent ». Les cardinaux soutenant l’Opus seraient « de plus en plus nombreux », « près d’un tiers » : le cardinal Baggio (congrégation des évêques), le cardinal Koenig (archevêque de Vienne), et « grand électeur » de Jean Paul II, le cardinal Oddi (congrégation des religieux). Le Canard cite aussi l’Espagnol Eduardo Martinez Somalo, nouveau substitut à la secrétairerie d’État. Et, au centre du jeu, le cardinal Casaroli, secrétaire d’État, présenté comme « de plus en plus sensible » aux arguments de la « sainte Mafia ». Le tableau est clair : une Curie où les factions se comptent, et où l’Opus tente de faire de la finance une porte latérale vers le pouvoir.
Lefebvre : opération séduction sur fond de schisme
Puis vient la manœuvre la plus explosive. « En jouant la carte de l’Opus Dei », certains croiraient avoir trouvé la solution au problème posé par Mgr Lefebvre. L’« astuce » décrite est cynique, presque comptable : changer le statut de l’Opus pour qu’il puisse accueillir dans ses rangs les prêtres se réclamant du patriarche d’Écône, et récupérer au passage les biens (jugés « fort importants ») contrôlés par Mgr Lefebvre et ses partisans, ces « petits curés bien gentils » aux « propres passés maîtres dans le racket des vieilles bigotes ». La formule est du Canard, et elle vise juste : l’argent, encore, comme nerf de la guerre sainte.
Ces tractations, « dit-on », seraient sur le point d’aboutir. Dernier signe : en France, le « patron » de l’Église, Mgr Marty, aurait souhaité dans son sermon de Noël que les brebis égarées autour de Mgr Lefebvre reviennent « au plus tôt dans le giron de la papauté ». Au Canard, le giron a parfois la forme d’un coffre.
“Un général aux arrêts !” : les jésuites contre-attaquent
Mais l’offensive ne plaît pas à tout le monde. Jérôme Canard décrit une résistance, « mieux placée que quiconque pour apprécier le style », côté épiscopat espagnol, prêt à torpiller l’opération. Et il ajoute une hostilité « marquée » du côté des Américains, qui « contrôlaient les pépètes du Vatican » grâce à Mgr Paul Marcinkus, banquier « très retors » dont la carrière a déjà été gênée par « plusieurs affaires pourries ». Là encore, le Canard n’a pas besoin d’en faire des tonnes : il suffit de dire « pépètes » et « Monseigneur », et le contraste écrit tout seul.
Les pires ennemis de l’Opus ? « Les jésuites », qui n’ont aucune envie de voir le pape leur préférer une autre armée. L’Ordre noir n’est plus ce qu’il était, écrit-il, et Jean Paul II n’apprécierait guère le « général » des jésuites, le père Arrupe, jugé incapable de nettoyer les écuries d’un ordre ravagé par les départs et la contestation. Le pape l’aurait rappelé à ses devoirs, « mais sans grand succès ». Même la revue jésuite Études n’aurait pas jugé utile de consacrer un seul article important à l’action du pape : détail qui, dans la bouche du Canard, ressemble à une gifle silencieuse.
Et la chute, fidèle à la logique du papier : en tirant argument de ces « mauvaises manières », l’Opus Dei espère conquérir sa place à la droite du Saint-Père, malgré l’opposition du « parti » jésuite. « Le match ne fait que commencer », conclut Jérôme Canard, et il promet pour l’hiver, du côté du Vatican, « quelques scènes d’une très haute élévation morale ». Le genre d’élévation où l’on monte vite… surtout quand on marche sur des liasses.





