N° 3111 du Canard Enchaîné – 11 Juin 1980
N° 3111 du Canard Enchaîné – 11 Juin 1980
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Une phrase de trop à 22 h 25
Dans le Canard du 11 juin 1980, “Jérôme Canard” raconte une censure à la table de montage. TF1 avait invité Roger Fressoz (émission “Questionnaire”, 10 juin, 22 h 25), mais la direction réclame la suppression d’une réplique sur l’affaire des diamants. Fressoz refuse qu’on parle d’affaire “privée” et conclut: “Et plus que le chef de l’État! Ce sont… toute une famille et toute une caste.” C’est cette phrase que TF1 veut couper, au motif d’un risque “diffamatoire”. Le Canard y voit une censure politique, et publie le passage qu’on voulait effacer.
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TF1 : le “Canard” aux prises avec la censure télévisée
En juin 1980, Le Canard enchaîné découvre (ou feint de redécouvrir, tant la leçon est ancienne) qu’un micro tendu n’est pas toujours une liberté offerte, mais parfois une liberté “réglée” au tournevis, dans un bureau de direction. Le papier de page 2, signé du pseudo collectif Jérôme Canard, raconte une petite mécanique de la censure, pas celle des ciseaux de 1958, mais celle du montage et de la coupure “technique” qui ressemble furieusement à une consigne politique.
Tout part d’une initiative rare: Jean-Louis Servan-Schreiber, producteur à TF1 de l’émission “Questionnaire”, invite Roger Fressoz, directeur du Canard, à s’exprimer sur le petit écran. “La première initiative du genre…” précise le journal. L’émission devait passer le mardi 10 juin à 22 h 25 et avait été enregistrée six jours plus tôt. Voilà pour le décor: on est loin du direct incontrôlable, on est dans le domaine où l’on peut polir, gommer, couper.
Le coup de chauffe: suppression “sans explication” et agitation à la direction
Le Canard raconte ensuite l’étrange ballet: dimanche, à 12 h 30, dans l’émission de Maurice Bruzeck (TF1-TF1), la présentation de “Questionnaire” avec une courte interview de Fressoz est supprimée sans explication. Lundi, “grosse agitation” à la direction de TF1, sans que le journal soit officiellement averti. Le malaise est déjà là: on ne coupe pas une présentation comme on rature une virgule, surtout quand il s’agit d’un invité aussi “chargé” que le directeur du Canard au cœur de l’ère giscardienne, celle des diamants, des cousins, des micros, et des procès.
La question posée par Jérôme Canard est perfide et simple: les dirigeants de TF1, “le pédégé Jean-Louis Guillaud en tête”, se sont-ils fait projeter l’émission, ou ont-ils lu la transcription? Peu importe, au fond: “immédiatement les manœuvres commençaient”.
La phrase de trop: l’affaire des diamants n’est pas “privée”
Mardi matin, la raison du remue-ménage finit par sortir: TF1 réclame la suppression d’une phrase. Servan-Schreiber appelle Fressoz pour lui faire part de ses difficultés. Le passage incriminé concerne l’affaire des diamants. Il se termine par une réplique que TF1 veut “absolument” couper.
Le Canard publie le dialogue tel quel, comme pour dire: regardez, ce n’est pas une injure, c’est une évidence qui gêne.
Fressoz: “Vous me parliez de l’affaire des diamants… mais comment pouvait-on supposer que cette affaire… est une affaire privée? Voyons?”
Servan-Schreiber: “Mais je ne sais pas… C’est une affaire d’ailleurs…”
Fressoz: “Mais non! C’est une affaire qui concerne le chef de l’État…”
Servan-Schreiber: “Non, non, non! Elle concerne… Enfin, bon…”
Fressoz: “Elle a concerné à l’époque le ministre des Finances et elle a concerné ensuite le chef de l’État.”
Servan-Schreiber: “Sur le plan technique…”
Fressoz (la phrase à couper): “ET PLUS QUE LE CHEF DE L’ÉTAT! CE SONT… TOUTE UNE FAMILLE ET TOUTE UNE CASTE.”
Tout est là: TF1 peut tolérer qu’on parle d’une affaire, même qu’on la rapproche du président; mais elle bloque quand l’affaire devient système. “Famille” et “caste”, c’est le passage du fait au mécanisme, du dossier au milieu social. C’est ce que la télévision d’État ne veut pas laisser sortir à 22 h 25, sur sa grande chaîne.
Diffamation ou politique: le masque pudique
TF1, par personne interposée, fait savoir qu’elle considère la phrase comme risquant d’être “diffamatoire”. Le Canard tranche, sans chichi: “En fait, il s’agit purement et simplement d’une censure politique.” Le mot est lâché, et il est cohérent avec le récit: on ne coupe pas une phrase parce qu’elle serait juridiquement fragile, on la coupe parce qu’elle est politiquement explosive. D’autant plus, souligne perfidement le journal, que “ce n’est pas la première fois, à vrai dire”, que le président et sa famille sont “ainsi épinglés”.
Et la chute est délicieuse, toute en plumes: au moment où le numéro part sous presse, le journal ignore la décision finale de TF1. “Peut-être fallait-il encore prendre l’avis de Giscard en personne?” La question n’accuse pas directement, elle suggère un réflexe: avant de diffuser, on consulte l’atmosphère, les lignes, les convenances.
Une censure moderne: pas de ciseaux, mais une table de montage
Ce papier a une portée plus large que son anecdote: il raconte la censure de confort, celle qui se prétend “technique”, “prudente”, “juridique”, mais qui vise à maintenir l’écran dans un état acceptable pour le pouvoir. Ce n’est pas l’interdiction brute, c’est la disparition: une présentation supprimée, une phrase retirée, un sens édulcoré. Et le Canard fait ce qu’il fait le mieux: il publie le passage qu’on voulait effacer, noir sur blanc, et renvoie TF1 à sa propre peur des mots.
En 1980, au milieu des crises (Iran, Moscou, Afrique, économie, et cette longue traîne des “diamants”), la télévision publique est encore un territoire politique. Et le Canard, lui, rappelle que la liberté d’informer ne se joue pas seulement devant les tribunaux, mais dans le montage final d’une émission, à l’endroit précis où une “famille” risque de devenir une “caste”.





