N° 3114 du Canard Enchaîné – 2 Juillet 1980
N° 3114 du Canard Enchaîné – 2 Juillet 1980
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De “Moi” à “Lui”
À la une du Canard du 2 juillet 1980, l’édito s’appuie sur un texte de Jacques Fauvet (Le Monde) pour peindre un Giscard “autoritaire sous masque libéral”. Le Président, “Lui”, ne supporterait plus ni gouvernement, ni Parlement, ni partenaires: “Lui seul voit, sent, comprend, tranche.” Le Canard pousse la logique: du “juste milieu” à “Valéry le Juste”, de Louis-Philippe à Saint-Louis… sous des chaînes, celles de la télévision. De Gaulle devient presque un “monstre de modestie”: en vingt ans de Ve République, on est passé de “Moi” à “Lui”. Glorie à Lui, cover-boy de sa propre présidence.
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“Lui” ou la République au miroir grossissant
Le Canard du 2 juillet 1980 se paie un plaisir rare: citer Le Monde pour mieux montrer que, même chez les gens sérieux, on finit par appeler Giscard… Giscard. “Lui”, c’est le titre de l’éditorial que Jacques Fauvet, directeur du quotidien, a consacré à la dernière conférence de presse du président, ou plutôt “au personnage qui en a été la vedette”. Le Canard reprend la thèse, la remue, la tourne en caricature assumée et, surtout, la prolonge: si Fauvet découvre un “autoritaire sous masque libéral”, le Canard, lui, voit une monarchie de studio, avec chaînes… de télévision.
D’entrée, le résumé de Fauvet est une gifle à la légende giscardienne: “sous un masque libéral, c’est un autoritaire, personnel et souverain, qui ne souffre pas qu’on lui résiste”. Dominant, “encore que dominé par les événements”, mais sûr de lui. À ses yeux, “ni gouvernement, ni Parlement, ni partenaires étrangers” ne comptent: “Lui seul voit, sent, comprend, tranche.” Le Canard se saisit de cette phrase comme d’un jouet dangereux: si Le Monde le dit, alors on peut bien, nous, le chanter.
Du “juste milieu” à “Valéry le Juste”
Le papier canardesque fait un sort à la mue rhétorique. Il y a quelques semaines, Giscard se présentait comme champion du “juste milieu”, à la Louis-Philippe, le roi à la tête de poire et l’art d’être au centre sans avoir l’air d’y toucher. Et voilà qu’à la conférence de presse, il s’auto-décerne un cran au-dessus: “Valéry le Juste”. Il explique, sur le ton le plus naturel, que “la France (c’est Lui) exprime une position juste” au Moyen-Orient, et qu’“il est important que quelqu’un (c’est toujours Lui) exprime des positions justes”. Cette façon de glisser du “nous” au “moi” sans changer de visage, c’est précisément ce que Fauvet appelle “un parfait politique”, bon pédagogue, bon psychologue: la phrase qui anesthésie en donnant l’impression de la clarté.
Le Canard, lui, met la lampe de bureau sur le truc: la “position juste”, ce n’est plus une analyse, c’est une propriété personnelle. On n’est plus dans la politique étrangère, on est dans l’autoportrait.
De Gaulle, “monstre de modestie”: la Ve République comme escalier
L’un des plus beaux renversements du papier est rétrospectif: “comparé à Giscard, de Gaulle apparaît presque… comme un monstre de modestie”, adepte d’un exercice “communautaire et tempéré” du pouvoir. La formule est assassine parce qu’elle inverse un cliché national. De Gaulle, c’était “Moi”. Mais Giscard, c’est “Lui”. “Lui tout seul.” De Gaulle concédait aux autres des miettes, des bribes; Giscard, “il n’y en a que pour Lui”. Et le Canard conclut avec un sarcasme qui se fait passer pour une leçon d’histoire: “En vingt ans de Ve République, on est allé de Moi à Lui. On n’arrête pas le progrès démocratique.”
On comprend la cible: le présidentialisme, déjà massif sous de Gaulle, a trouvé sous Giscard une forme plus feutrée et plus narcissique. Moins grandiloquente, plus “libérale”, mais plus envahissante dans les détails. Fauvet dit “autoritaire sous masque libéral”; le Canard dit: autoritaire, et en plus, persuadé que c’est la liberté.
Les vallées de larmes au gouvernement, les sommets pour Lui
Le Canard reprend aussi le contraste central de l’éditorial de Fauvet: à l’intérieur, “déceptions et échecs”, majorité “délabrée”, chômage et hausse des prix qui démentent l’optimisme; une justice qu’on “méprise” avant de s’étonner que le peuple s’en méfie. Mais tout cela, dit Fauvet, “c’est affaire de gouvernement”. À l’extérieur, les “vastes horizons”, l’Afghanistan, le Proche-Orient, la défense: “c’est son affaire”. Le Canard adore cette répartition: les emmerdes aux autres, la grandeur à Lui. Au gouvernement, les comptes; au président, les sommets. Et comme les sommets se voient mieux à la télévision, on a le décor parfait pour régner sans répondre.
C’est d’ailleurs ce que souligne Fauvet quand il note que “rarement l’exercice du pouvoir a paru plus solitaire”. Le Canard traduit: Giscard aime la solitude parce qu’elle ressemble à la hauteur.
La conférence de presse comme scène royale: Louis-Philippe, Saint-Louis… et les chaînes
La dernière partie du papier du Canard est un morceau de bravoure: le président a glissé du “juste milieu” à “juste” tout court, de Louis-Philippe à Saint-Louis “disant le droit et rendant la justice sous des chaînes”. Mais des chaînes de télévision. C’est là que l’hebdo transforme le diagnostic de Fauvet en image satirique: si le président se met à “rendre la justice” à la télévision, alors la séparation des pouvoirs devient un décor, le Parlement une salle d’attente, le gouvernement une sous-traitance, et la presse un public à convaincre.
Et le “Glorie à Lui!” final sonne comme un cantique laïque, une liturgie du narcissisme d’État. Le Canard ajoute même une épingle mondaine: “Lui qui, ce mois-ci, promotion bien méritée, est le cover-boy du magazine du même nom (notre photo).” La politique devient couverture, et la couverture devient programme.
Quand Le Monde ouvre la porte, le Canard s’engouffre
Ce qui rend ce texte savoureux, c’est le jeu de miroirs. Fauvet, dans Le Monde, s’autorise une vérité que l’époque n’aime pas entendre: Giscard n’est pas seulement un président moderne et libéral, c’est aussi un homme qui “ne souffre pas qu’on lui résiste”, jusque “dans les recoins de l’État”. Le Canard, lui, prend cette vérité et la fait sonner comme une cloche: il n’y a pas seulement un style, il y a une pente. Pente vers le pouvoir solitaire, vers le récit personnel, vers la politique comme performance, vers la France réduite à un pronom.
Et c’est peut-être là le plus canard: au lieu de crier au scandale, il récite, il pastiche, il exagère à peine. Il montre que, dans une République qui aime déjà le chef, il suffit qu’un chef aime surtout… Lui, pour que la République ressemble à un portrait.





