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N° 896 du Canard Enchaîné – 30 Août 1933

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La fière riposte des familles corné­liennes

Le 30 août 1933, Le Canard enchaîné publie « La fière riposte des familles corné­liennes », une chronique mordante de Drégerin contre le patriotisme de caserne.
Réagissant à la colère de “familles nombreuses” indignées par des instituteurs pacifistes, il démonte, sous couvert d’humour, la mécanique d’un pays qui s’habitue à préparer la prochaine guerre.
Entre les “pères héroïques” du café du Commerce et les “mères corné­liennes” brodant des drapeaux, Bénard dépeint une France qui confond héroïsme et obéissance — et dont le rire du Canard reste la seule riposte lucide.

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Les “familles corné­liennes” de Drégerin : quand le Canard dégonfle le patriotisme de caserne

Le 30 août 1933, Le Canard enchaîné publie une chronique de Drégerin qui raille avec un art consommé le militarisme rance et le culte de la discipline qui regagnent la France à l’heure où l’Europe tout entière se crispe dans la peur et la ferveur nationaliste.
Son texte, « La fière riposte des familles corné­liennes », part d’un fait apparemment anodin : une protestation de la Fédération des familles nombreuses de l’Est, outrée par le “défaitisme” d’instituteurs syndiqués qui, lors d’un congrès, ont osé dire que la France ne devait pas “repréparer le truc de 1914”.

Pour ces bonnes âmes, c’est un crime : “Des gens payés par nous, ma chère dame, et qui se permettent d’avoir une opinion sur la guerre !”
Pour Le Canard, c’est l’occasion d’une grande leçon d’ironie républicaine.


La France de 1933 : entre mémoire et militarisation

Vingt ans après la Grande Guerre, la France se dit toujours “en paix”, mais le langage public, lui, ne connaît plus que la caserne.
L’année 1933 est celle où Hitler réarme l’Allemagne, où Mussolini multiplie les manœuvres, et où, dans l’Est, la hantise de l’invasion devient un réflexe nerveux.
Les “familles corné­liennes” dont parle Drégerin — allusion à Pierre Corneille, dramaturge de la grandeur et du devoir — incarnent cette bourgeoisie nationaliste qui confond vertu et obéissance, patrie et uniforme.
Elles s’offusquent qu’un enseignant syndiqué ose parler de paix, alors que leurs enfants sont déjà dressés, dès l’école, à “fouler à pleins godillots les terres désannexées de la prochaine dernière”.

Drégerin, lui, observe ce regain de ferveur patriotique avec un sourire noir :

“Nous sommes une nation héroïque. Tous nos manuels d’histoire sont là pour en faire foi.”

Il égrène les noms des “héros de papier” — de Maurice de Waleffe à Gustave Hervé — et des orateurs de la droite chauvine, pour qui chaque génération doit prouver sa valeur en mourant sur commande.


Les “familles corné­liennes” contre les “traîtres à la Meurthe”

Ce qui choque Drégerin, ce n’est pas tant la sottise que la violence avec laquelle ces organisations se dressent contre les pacifistes.
Réunies à Saint-Dié, ces “familles nombreuses de l’Est” publient un communiqué rageur contre les instituteurs. Le Canard les cite :

“À la Meurthe, les traîtres qui veulent, comme dit Le Temps, couper d’avance aux petits Français, les jarrets !”

Tout le ton de la chronique est là : une langue qui singe les indignations patriotiques pour mieux en révéler le grotesque.
L’auteur imagine ces “pères héroïques et mères corné­liennes” se préparant déjà à la prochaine mobilisation, cousant des drapeaux tricolores et récitant des consignes de sacrifice à leurs fils :

“Voici ton casque et ta musette... Tes chefs t’attendent là-haut, pour le Droit et pour la Civilisation.”

On entend presque l’écho du bourrage de crâne de 1914.
Drégerin en montre la persistance, vingt ans après l’hécatombe, dans une France où le pacifisme devient un délit d’opinion et où la virilité patriotique passe avant la raison.


Le Canard contre la “patrie à coups de menton”

Le style de Drégerin est reconnaissable : une ironie fluide, truffée d’allusions et de contrepoints qui démasquent les réflexes pavloviens du nationalisme.
À travers les “mouvements du menton de M. Gustave Hervé” (ce socialiste reconverti au patriotisme réactionnaire), il résume la conversion d’une partie de la gauche à la rhétorique de la force.
Car la satire vise large : elle frappe aussi bien les conservateurs de L’Action française que les radicaux en quête d’ordre.

Drégerin s’en prend notamment au ministre de l’Éducation nationale, Anatole de Monzie, qui promet de “remettre les choses au point” et de rappeler aux instituteurs que “l’internationalisme, c’est très joli, à condition que ça ne sorte pas des salons russopol­dèves de Montparnasse.”
La pique est magistrale : sous couvert de modération, Monzie partage les préjugés de ceux qui veulent refrancer l’école en la purifiant de tout esprit critique.


La rhétorique de la guerre éternelle

Le texte se conclut sur une vision dantesque de la France future, condamnée à rejouer sans fin sa guerre perdue.
Les “pères héroïques” attendront “au café du Commerce”, entre deux paris, pendant que les “mères corné­liennes”, pleines de piété, broderont des drapeaux pour leurs enfants.
La mécanique du sacrifice se perpétue sans qu’aucun souvenir n’enraye la machine.

Drégerin, derrière la caricature, livre une critique du militarisme ordinaire : celui qui n’a pas besoin de bottes pour s’imposer, parce qu’il s’insinue dans les esprits, les manuels, la morale domestique.
Sa dernière phrase — “Ces paroles-là, souhaitons simplement que les Allemands les entendent. Et aussi les dissidents du Haut-Atlas.” — renvoie dos à dos le patriotisme continental et le colonialisme français : le même chauvinisme, exporté ailleurs.


Le rire comme arme politique

À la veille de l’année 1934, qui verra l’émeute des ligues et la radicalisation du discours nationaliste, Le Canard enchaîné reste un des rares journaux à dénoncer la montée de la fièvre patriotarde.
Drégerin, derrière son humour pince-sans-rire, en montre le danger : une France qui s’imagine héroïque court au désastre.

À travers sa “fière riposte”, il dégonfle le culte du courage pour lui rendre sa vérité : l’héroïsme n’est plus que l’alibi d’une société vieillissante, prête à sacrifier ses enfants pour ne pas se remettre en question.