N° 2887 du Canard Enchaîné – 25 Février 1976
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Le ministre de la qualité de la vidange, par Claude-Marie Vadrot
Février 1976 : à Barcelone, on signe solennellement la convention pour protéger la Méditerranée. Giscard envoie son tout nouveau ministre de la Qualité de la Vie, André Fosset. Claude-Marie Vadrot rebaptise le portefeuille « ministère de la qualité de la vidange ». Derrière les photos souriantes, la France s’applique surtout à affadir les textes, pendant que Palavas, Fos et Gênes déversent coliformes, hydrocarbures et boues industrielles. Congrès pleins, mer vide : voilà comment le giscardisme découvre l’écologie, en transformant la grande bleue en grande fosse septique, avec bénédiction diplomatique incluse.
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Le ministre de la qualité… de la vidange
Lorsque Claude-Marie Vadrot publie, le 25 février 1976, « Le ministre de la qualité de la vidange », la Méditerranée vient tout juste d’être gratifiée d’une grande convention internationale pour la protéger des pollutions, adoptée à Barcelone le 16 février. Giscard vient de créer un Ministère de la Qualité de la Vie confié à André Fosset, centriste très convenable censé incarner la modernité écologique du régime. Vadrot se charge de montrer qu’on a plutôt nommé un ministre de l’alibi, chargé d’accompagner la transformation de la « grande bleue » en grande poubelle.
Barcelone, vitrine verte du giscardisme
Le décor est planté en une phrase : « Pour faire une gâterie au gouvernement espagnol et au petit roi, Giscard a envoyé à Barcelone André Fosset… ». Le sommet environnemental devient cadeau protocolaire à Juan Carlos, fraîchement installé sur le trône. La France aligne un « nouveau ministre de la Qualité de la Vie » dont le rôle principal semble être de signer des textes « destinés, paraît-il, à protéger la Méditerranée ».
Les journalistes internationaux, eux, parlent de mascarade. Vadrot note que les ministres italien, yougoslave, grec ou turc ne se sont même pas déplacés : on a envoyé des sous-fifres, bon signe qu’il ne sortira pas grand-chose de concret de cette grand-messe. L’essentiel se joue en coulisses, où la délégation française excelle à « briller par son art de ne pas créer d’incidents », c’est-à-dire par sa capacité à vider les textes de toute portée contraignante.
De la qualité de la vie à la qualité de l’avis
L’encadré « Qualité de l’avis », où le Canard cite complaisamment un texte d’André Fosset, est une petite pièce d’anthologie. On y voit le ministre expliquer doctement qu’en 1975 la France avait claqué la porte d’une réunion parce qu’on voulait « faire de la Méditerranée un lac fermé », alors qu’elle est « grande ouverte sur l’Atlantique ». N’importe quel lycéen en géographie sourit ; le lecteur comprend surtout que le nouveau ministre de l’Environnement a une idée très élastique de l’océanographie.
Vadrot résume : la France parle de « protection de la nature », mais dès qu’il s’agit de remettre en cause les rejets industriels ou portuaires, elle devient experte en rédaction de compromis dilués. On chipote sur la création d’un fonds d’assurance international pour les catastrophes marines, on pèse chaque adjectif pour que rien ne puisse un jour se retourner contre Fos-sur-Mer, l’étang de Berre ou les raffineries maison.
Une mer transformée en fosse septique
Le cœur de l’article, c’est l’état de la Méditerranée telle qu’en parlent les études scientifiques de l’époque : coliformes fécaux à gogo, nappes d’hydrocarbures, métaux lourds, rejets chimiques. Vadrot rappelle que les estivants de la grande bleue se voient offrir « des prix défiant toute concurrence, un cocktail bactériologique de bonne qualité ». Les stations balnéaires françaises ne sont pas épargnées : Palavas-les-Flots, la région de Sète ou la zone industrielle de Fos cumulent rejets urbains, boues industrielles et effluents pétroliers.
Plus au nord, il évoque le cas de Gênes, dont les 41 600 installations industrielles se déversent directement dans la mer. Pendant ce temps, à Marseille, des responsables locaux prétendent que la zone est « pauvre en plancton » et donc que les pollutions y seraient moins dangereuses, comme si les microbes prenaient d’abord l’avis des mouettes avant de se multiplier.
Congrès plein, mer vide
Sous le sous-titre « Les misérables », Vadrot souligne à quel point la diplomatie française se fait plus sourcilleuse sur les mots que sur les égouts. On ergote sur le qualificatif « obligatoire » appliqué aux mesures anti-pollution, on marchande chaque virgule, mais on laisse filer à la mer les décharges urbaines et industrielles.
« Quels congrès ! » conclut la dernière partie. Tant qu’on confiera la Qualité de la Vie au Quai d’Orsay plutôt qu’aux riverains et aux scientifiques, les pollueurs peuvent dormir tranquilles. Les mêmes experts internationaux se retrouveront quelques mois plus tard dans un autre palace, avec d’aussi beaux communiqués finaux… et les mêmes tuyaux de vidange qui continuent de cracher.
En une page, Vadrot démonte le gadget ministériel du giscardisme et l’hypocrisie des grandes conventions: un ministre pompeux, des diplomates raffinés, des sigles prestigieux… et, au bout du tuyau, une mer qui pue.





