N° 2929 du Canard Enchaîné – 15 Décembre 1976
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Le barrisme contre les sybarites
Décembre 1976 : au nom du « sérieux », Raymond Barre gèle les salaires, bloque les prix, laisse filer le chômage… et s’étonne que les Français ne l’applaudissent pas. Dans « Le barrisme contre les sybarites », André Ribaud taille en pièces le mythe du « meilleur économiste de France » et démonte le double discours d’un pouvoir qui prétend frapper les privilégiés tout en serrant la vis aux plus modestes. Une leçon d’économie politique servie avec scalpel, mauvaise foi assumée… et beaucoup de rire jaune.
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LE « MEILLEUR ÉCONOMISTE DE FRANCE » PASSE AU CUIR
Quand Ribaud attaque Barre, il ne s’en prend pas à un simple technocrate, mais au mythe fraîchement fabriqué de « meilleur économiste français ». Nous sommes à l’automne 1976, trois mois après le premier plan Barre : blocage des prix, gel des salaires, frein à l’embauche, début de récession et chômage qui grimpe. Le choc pétrolier de 1973 n’est plus une crise passagère mais un régime durable. Au milieu du marasme, Giscard sort son joker : Raymond Barre, professeur d’économie, chargé de faire avaler l’austérité au pays.
Ribaud raconte ce moment précis où la France bascule dans le « barrisme » : tout est officiellement bloqué, sauf… ce qui continue de monter. Les prix grimpent, l’emploi recule, la production flanche. Le commentaire résume d’un trait ce que beaucoup ressentent sans encore trouver les mots : ce plan « de professeur » ressemble surtout à une mise sous cloche de l’économie, dont l’addition sera payée par les salariés.
PAPA DOCTE OU PÈRE FOUETTARD ?
Le cœur du papier, c’est le portrait politique de Barre. Ribaud s’amuse de cette comparaison flatteuse avec Churchill qui promettait au peuple « du sang et des larmes ». Barre, lui, promet de « la sueur, des larmes et du sang » version INSEE : austérité, ceinture serrée, CRS et matraque si besoin. Derrière la bonhomie, le chroniqueur voit un homme qui ne supporte ni la critique ni la contradiction, prompt à accuser les autres de « snobisme intellectuel ».
Le surnom de « Papa Docte » prend alors une autre couleur : professeur qui traite le pays comme une classe d’élèves bêtes et indociles, incapables de comprendre la belle théorie du maître. Ribaud note cette agressivité qui affleure dans la diction lente et apparemment paisible, ce mépris pour les syndicats, les parlementaires, les chômeurs qu’on soupçonne presque de mal se comporter statistiquement.
LES « SYBARITES » DANS LE VISEUR
Le titre est une petite merveille : « Le barrisme contre les sybarites ». Officiellement, le plan vise les « privilégiés », les « profiteur·euses », ceux qui vivent au-dessus de leurs moyens. En réalité, explique Ribaud, ce sont surtout les plus modestes qui trinquent. Les « sybarites » sont un écran commode : on fait mine de s’attaquer aux nantis pendant qu’on bloque les salaires, qu’on licencie les ouvriers et qu’on sermonne les chômeurs.
Ribaud relève la phrase clé lâchée par Barre sur RTL : « Dans certains cas, des entreprises ne pourront subsister… si elles peuvent s’alléger d’une main-d’œuvre excédentaire… » Autrement dit : on encourage publiquement les licenciements, puis, pris la main dans le sac, on se lance dans un numéro de rattrapage devant le patronat avec un vigoureux « Embauchez ! ». Le Canard démonte ce double discours en temps réel, avant même que les éléments de langage n’existent sous ce nom.
LE CANARD ENCHAÎNÉ, BAROMÈTRE SOCIAL
Ce qui frappe, en relisant ce texte, c’est la lucidité sur ce qui va s’installer durablement : une économie pilotée par la lutte contre l’inflation, au prix d’un chômage de masse. Ribaud voit venir le moment où, une fois « Papa Docte » renvoyé à ses études, il pourra écrire un « petit livre manuel » expliquant pourquoi l’économie est « trop sérieuse pour être confiée à un économiste ». La formule résume la méfiance du journal envers la technocratie giscardienne, persuadée que les équations suffiront à faire accepter les sacrifices.
En filigrane, c’est aussi l’histoire d’un divorce politique : la droite gaulliste des Trente Glorieuses, obsédée par la croissance et le plein-emploi, cède la place à une droite de gestion, qui fait du sérieux budgétaire son horizon indépassable. Barre est la figure de ce tournant : professeur d’économie parachuté à Matignon, parlant à la télévision comme en amphi, convaincu que la pédagogie suffira à faire aimer la purge.
ÉCHO CONTEMPORAIN
Difficile de ne pas entendre des échos actuels : la rhétorique de l’« effort nécessaire », l’accusation d’« irresponsabilité » contre ceux qui refusent l’austérité, les phrases malheureuses sur les licenciements présentés comme une saine restructuration. Ribaud saisit dès 1976 le cœur du problème : quand la politique se cache derrière la science économique pour imposer des choix sociaux, ce n’est pas la neutralité qui gagne, mais l’ironie.
Ce commentaire, presque un demi-siècle plus tard, montre que le « barrisme » n’était pas seulement un épisode technique, mais un moment fondateur : celui où l’on a commencé à expliquer aux Français que « la meilleure politique », c’est d’abord la politique économique, et que la politique économique, c’est l’affaire des experts. Ribaud, lui, répond en citoyen goguenard : si l’on doit souffrir, qu’au moins on ne nous prenne pas pour des idiots.





