N° 2936 du Canard Enchaîné – 2 Février 1977
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Le Pompidolium & La culture entubée
Beaubourg ouvre, et Le Canard enlève aussitôt le capot. Bernard Thomas raconte le coup de fil de l’Élysée: pas question que “Valy” inaugure au milieu des “godasses de basket”, on veut du Calder “pour meubler”. Pendant qu’on soigne le prestige, on coupe les subventions des petites troupes, et la “Kulture” devient “pompidolisée… étatisée”. Jean Manan, lui, transforme le Centre en “raffinerie secrète” déguisée en musée, avec pipeline sous le RER. Deux satires, un même soupçon: l’art, oui… mais sous contrôle.
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Beaubourg sous cellophane
Quand la culture passe au tube… et au contrôle
(Le Canard enchaîné, 2 février 1977, p. 5-6. Articles signés Bernard Thomas et Jean Manan.)
Beaubourg ouvre à peine ses écoutilles que, dans les bureaux feutrés, on sort déjà la serpillière. Bernard Thomas raconte un coup de fil venu “de l’Élysée” quelques jours avant la mise à flot du “Pompidou”, ce “paquebot tubulaire du plateau Beaubourg”. L’archéologie de l’art vivant, oui, mais pas question que “Valy” inaugure “des vieilles godasses de basket”. On conseille donc, d’une voix péremptoire, de poser du Calder “à la place, ça meublera”. Voilà le musée réduit à un décor de salon présidentiel: on ne choisit pas une œuvre, on couvre une chaussure. Et si Bordaz, patron du radeau à tuyaux, ne cède pas immédiatement, ce n’est pas par grandeur d’âme: c’est “la crainte du scandale public” qui le pousse à ravaler l’ego et à serrer les boulons.
Le plus drôle, dans cette farce, c’est qu’elle se joue au nom de la “liberté culturelle” justement. Thomas glisse une question venimeuse: comment le pouvoir réagira-t-il quand l’expo “L’imagerie politique” racontera une campagne électorale? Et si “le grand chef du moment y était peint en voyeur”? Qui paiera? “Le budget de l’État”, bien sûr. Sous la bannière de la liberté, la caisse enregistreuse. Le tube est transparent, mais la main qui tient le robinet beaucoup moins.
Subventions coupées, prestige gonflé
Pendant qu’on bichonne l’inauguration, on étrangle le hors-champ. Thomas rappelle que Françoise Giroud, “mère Culture”, vient de supprimer “d’un coup” les maigres subventions qui faisaient vivre une quarantaine de troupes théâtrales itinérantes. Beaubourg coûte trop cher, alors on taille dans le vivant, dans le fragile, dans ce qui joue “à travers la France”. Et l’auteur résume l’engin avec une formule qui colle à la peinture fraîche: une “machine à bouffer du génie culturel de prestige”. Le prestige, c’est gros, ça se photographie. Une troupe de province, ça se dissout plus discrètement.
Même la bibliothèque devient gag budgétaire: “300.000 volumes”, bientôt “un million” grâce à “un bouzin électronique hyper pop” capable de cracher des bibliographies à la demande. Thomas s’étouffe: “C’est épatant, n’est-ce pas? À quel prix?” Et il enfonce le clou avec cette idée simple et scandaleuse: à force d’empiler des mètres cubes de bouquins, on fabrique “les livres les plus chers du monde”, alors qu’avec la même somme on aurait pu aider Aubervilliers, Brest ou Rodez. Beaubourg comme aspirateur à crédits, province comme tapis sous lequel on pousse la poussière.
Et puis il y a cette trouvaille, au vitriol, qui résume le soupçon du Canard en 1977: la “Kulture” est “pompidolisée, chiracisée, centralisée, tubisée, étatisée”. La culture en cage, “en boîte, en bière. Sous contrôle.” La dernière phrase claque comme un panneau de chantier: “Un goulag de la Kultur.”
Le Pompidolium, raffinerie en plein musée
Chez Jean Manan, on passe de la satire administrative au conte à faux nez. Le CNAC? Une “moulinette géante”, un “hangar à tuyaux”. Les grincheux parlent de “raffinerie de pétrole”, Manan répond: ils se trompent… parce que ce n’est pas comme une raffinerie, c’en est une. Il rembobine jusqu’à 1961: de Gaulle décide de remodeler les Halles et Beaubourg, pendant qu’on enterre l’Algérie française. Et là, Manan invente une opération secrète où Malraux fait sonder le sous-sol parisien et découvre… du pétrole. Catastrophe: si Paris révélait qu’il “contient du pétrole”, ce serait “en finir” avec le régime, prédit l’expert. La solution? Construire carrément une “raffinerie secrète au-dessus de la nappe”, déguisée en musée d’art moderne: les tuyaux, les vannes, les tours de cracking forment la superstructure, et l’intérieur (auditorium, bibliothèques, salles d’expo) sert de camouflage. L’art contemporain comme rideau de fumée.
Pour évacuer le brut, rien de plus simple: une “pipeline” sous les galeries du RER. On comprend mieux, d’un coup, pourquoi l’architecture ressemble à un schéma industriel: c’est la République qui se raconte sa propre histoire, celle d’un pouvoir qui adore les grands appareils visibles… et les circuits invisibles.
Derrière les tubes, la vieille question
Mis bout à bout, Thomas et Manan dessinent la même silhouette: un État qui veut l’art monumental, gérable, inaugur-able, et qui redoute l’art imprévu, indocile, impossible à cadrer dans une visite guidée. Beaubourg devient l’emblème d’une époque giscardienne où l’on promet l’ouverture, la modernité, la transparence… tout en gardant le réflexe du coup de fil, de la consigne, du “pas de godasses”, et de la subvention qu’on coupe sans trembler.
Au fond, ce que ces deux pages racontent, c’est une culture qu’on adore… à condition de pouvoir y mettre des prises, des robinets et des cadenas. Et quand ça dépasse, on “entube”. Littéralement.





