N° 3017 du Canard Enchaîné – 23 Août 1978
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Du super-Willot
Quatre frères, surnommés les “Dalton”, rachètent l’empire Boussac… avec une filiale trop petite pour payer l’addition: il y a donc “un truc”. Pierre Detif déroule la recette du sauvetage à l’envers: on fait cracher la bête, on vend les murs, on “modernise” à coups de licenciements, et l’on appelle ça gestion. Entre commissaires aux comptes consternés, banques qui traînent mais suivent, et État soulagé de refiler le cadavre, la sarabande tourne à la danse macabre industrielle.
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Une sarabande, quatre Dalton et un empire à dépiauter
Pierre Detif raconte ici un classique de fin de règne industriel, version années Barre: l’enterrement de première classe, avec musique d’ascenseur et factures laissées aux survivants. Le décor: l’empire Boussac, « vermoulu », donc mûr. Les acteurs: les quatre frères Willot, qui débarquent en repreneurs providentiels, l’air de dire « on va sauver la maison », tout en mesurant déjà la taille des portes pour faire sortir les meubles.
Le premier gag, c’est l’arithmétique. Racheter pour 780 millions un mastodonte via une filiale, Saint Frères, dont capitaux et réserves plafonnent à 280 millions: Detif n’écrit pas « montage », il écrit « truc ». Et il a cette manière de laisser le lecteur compléter, comme un juge qui pousserait le dossier du bout du doigt: « Je ne dis rien, hein… mais regardez donc ce tiroir qui ne ferme pas. »
Le “sauvetage” par la caisse, ou la monnaie de singe en costume trois-pièces
La mécanique décrite est d’une beauté froide: on rachète, on annonce, on promet, puis on “ajuste”. Les commissaires aux comptes, dans l’article, semblent jouer le rôle des invités qui découvrent au dessert que le gâteau a été payé avec leur propre portefeuille. D’où le refrain: tout est financé “dans” la bête. On puise, on déplace, on requalifie, on replie la nappe avant que les petits actionnaires ne voient les “fantaisies” d’écriture. Les Willot, surnommés “Dalton”, ne braquent pas la banque: ils la font tenir la porte.
La “monnaie de singe” de Detif, c’est ce moment où l’on comprend que la reprise n’est pas une greffe mais une transfusion… opérée dans l’autre sens. Si la bête se réveille exsangue, qu’elle ne se plaigne pas: c’était pour son bien, voyons.
La bête paiera: vendre les murs, louer les ruines
Le morceau le plus parlant, c’est la stratégie immobilière. Detif décrit des sièges sociaux, des immeubles, des terrains, des “bicoques” que les locataires sont priés de racheter au double de la valeur marchande. Le capitalisme de papa avait ses usines; celui-ci a ses clés et ses serrures. On ne produit pas: on découpe. On ne développe pas: on liquide. Et l’on appelle ça “rationalisation”.
Le trait est cruel parce qu’il colle à l’époque. 1978, c’est la France post-chocs pétroliers, l’inflation qui ronge, la désindustrialisation qui s’installe, et un État qui oscille entre colmatage et sermons libéraux. Les textiles, déjà bousculés par la concurrence internationale, deviennent un terrain de chasse idéal: quand l’outil industriel fatigue, l’immobilier, lui, tient encore debout. Alors on vend le plancher et on explique aux ouvriers que c’est pour sauver la maison.
Moderniser, licencier, moraliser (rayez la mention inutile)
Detif insiste: les Willot sont connus pour licencier. Beaucoup. Et pour justifier, on convoque le vocabulaire impeccable de la modernisation, avec comités, diagnostics, “structures industrielles”, et autres mots qui servent à envelopper l’addition dans du papier cadeau administratif. Le résultat, lui, est simple: des suppressions d’emplois, et une réputation de durs, presque de “terroristes” des affaires, que Detif observe avec ce sourire de Canard: ce n’est pas un procès moral, c’est une autopsie.
Dans la France giscardienne, la promesse était celle d’une gestion “moderne”, “efficace”, “sans graisse”. Detif montre la version concrète: on retire la graisse, puis la viande, puis on vend l’os, et on annonce fièrement que le squelette est enfin mince.
Les clients: banques, presse, et l’État en coulisses
L’article pointe aussi le petit monde des “clients” et des protections: banques réticentes mais présentes, introductions, complicités d’ambiance, et cette question lancinante: comment des hommes si contestés gardent-ils des appuis “dans les gouvernements successifs” ? Detif ne tranche pas avec un grand complot, il suggère mieux: l’utilité. Quand un empire s’effondre, il faut bien des repreneurs. Même des repreneurs qui ressemblent à des déménageurs pressés. Le pouvoir préfère parfois un mauvais chirurgien à une morgue pleine.
Au fond, “La sarabande des quatre”, c’est la danse d’un système: un capital en difficulté, des actifs à découper, des emplois comme variable d’ajustement, et une narration officielle (“sauvetage”) qui masque une réalité plus prosaïque (“dépouillage”). Detif, lui, retire le masque sans retirer le maquillage satirique. C’est peut-être ça, le plus acide: on rit, et on voit très bien ce qui ne devrait pas faire rire.





