N° 3041 du Canard Enchaîné – 7 Février 1979
N° 3041 du Canard Enchaîné – 7 Février 1979
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Monsieur Frère censeur de presse
7 février 1979: «De l’État-Élysée à l’État-famille», le Canard raconte une République en mode courette. Anne-Aymone “gère”, les moyens de l’État suivent, et le préfet peut apprendre son renvoi en passant. Au centre, Olivier Giscard d’Estaing, «Monsieur Frère», exige des comptes à l’AFP comme s’il était ambassadeur: lettre de Bangkok, communiqué réécrit, signature présidentielle en renfort. Encadrés au vitriol: l’«incognito» annoncé à grand renfort de photographes, et la «grâce» toujours reportée pendant que la peine de mort reste. La courbette, elle, ne prend pas de vacances.
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7 février 1979: «De l’État-Élysée à l’État-famille» ou la République en cour(s) de récréation
La “cour” version 1979: plus de sceptre, mais des passe-droits
Le papier annonce la couleur dès la première ligne: «L’État, c’est eux.» Non pas “l’État, c’est moi” façon Louis XIV, mais “l’État, c’est la famille Giscard” façon Vᵉ République en pantoufles cirées. On a changé d’époque, pas forcément de réflexe: sous De Gaulle, «on avait la Cour». «Maintenant c’est la courette.» Et le Canard, en guise de généalogie, ajoute: «n’oubliez pas la courbette.» Tout est là: le pouvoir n’a plus besoin d’un cérémonial grandiose, il lui suffit de l’habitude, celle qui fait qu’on se lève quand “Monsieur Frère” passe.
Le décor, Jérôme Canard (pseudo collectif qui signe ici) le plante avec une malice qui ne force pas le trait: Anne-Aymone “se déplace”, la réélection «approche», les moyens de l’État «sont à sa disposition», et si le service n’est pas satisfaisant, on glisse au préfet qu’il est temps de faire ses valises. Ce n’est plus une Première dame, c’est une intendance. La République, un hôtel particulier: on note les plaintes, on change le personnel.
«Monsieur Frère censeur de presse»: l’ambassadeur de rien, mais reçu comme tel
Au centre, évidemment, Olivier Giscard d’Estaing. Le Canard rappelle ce que tout le monde “sait” mais que beaucoup feignent d’oublier: Olivier n’est pas un ministre, pas un haut fonctionnaire, pas un diplomate. Il est “le frère”. Et ce “sans inconvénient majeur”, écrit le journal, suffit à lui fabriquer des «privilèges spéciaux», comme s’il s’agissait de droits du sang. On le voit exiger des comptes, et pas sur un dossier d’État: sur une dépêche d’agence et un communiqué de presse. Le papier raconte l’affaire comme une petite farce de chancellerie: “Son Altesse Olivier” organise une conférence de presse à Bangkok, se plaint d’avoir été mal servi par le correspondant AFP, et adresse au patron de l’AFP une lettre de mécontentement.
Le Canard ne se contente pas de raconter: il exhibe. Documents à l’appui, “historiographes stylés”, lettres reproduites, et jusqu’au coup de tampon final: le communiqué rédigé par “Monsieur Frère” est “déformé” par «Monsieur l’Ambassadeur», qui intervient et, en “définitive”, sort un texte «qui déformait totalement le sens de la mission». On imagine la scène: le frère écrit, l’ambassadeur corrige, la réalité ramasse les confettis. Et la signature présidentielle, fac-similée, apporte le parfum du pire: dans une petite formule polie, Giscard «fait part du compliment et de la critique» au patron de l’AFP, et l’assure de ses «sentiments les meilleurs». C’est l’art de transformer une intervention de famille en correspondance “institutionnelle”. Le sceau de l’État sur un caprice.
Le Canard enfonce le clou avec une question perfide sur l’AFP: «On ne se soumet même pas à l’extravagance.» Parce que l’AFP est indépendante, voilà. Et quand une agence indépendante vous résiste, il reste toujours l’arme absolue: l’air offusqué du clan.
Incognito, grâce et guillotine: quand la modestie sert de vitrine
Autour de ce noyau familial, l’article éparpille deux encadrés qui fonctionnent comme des preuves par l’absurde.
D’abord «Attention, incognito…»: Giscard, 53 ans, va fêter son anniversaire “en privé”, mais avec une annonce dans la presse… sur «son incognito». Il prévient quelques journalistes, convoque des photographes, et conclut en “simple citoyen”. Le Canard, lui, traduit: l’incognito, c’est quand on se cache derrière un flash.
Ensuite «De grâce, sire…»: Giscard, candidat en 1974, proclamait sa «profonde horreur» de la peine de mort. Cinq ans plus tard, la France reste “le seul” pays occidental à garder son bourreau. Pourquoi ça dure? Parce que les prétextes sont commodes: “bons moments” pour surseoir, “mauvais moments” pour surseoir, violence, sondages… La morale tombe, sèche: on ne supprime pas avant les “prochaines présidentielles”. Le pouvoir comme calendrier électoral, et la guillotine comme variable d’ajustement. Là encore, le Canard ne s’étale pas: il juxtapose, et la juxtaposition accuse.
Au fond, «De l’État-Élysée à l’État-famille» raconte une Vᵉ République qui se donne des allures modernes, mais qui garde des réflexes de maison: le frère fait le tour de la cuisine, la maîtresse de maison note les plaintes, le chef de famille signe les billets doux. Et dans la cour, petite ou grande, on apprend très tôt ce qu’il faut dire: “oui, bien sûr”.





