N° 3042 du Canard Enchaîné – 14 Février 1979
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La France livre
14 février 1979: Bernard Thomas raconte comment «La France livre». Le 30 janvier, le Quai d’Orsay supprime le statut de réfugié politique pour les Espagnols, “cadeau” à Juan Carlos; le même jour, la police remet sept Basques aux autorités espagnoles. S’ensuivent tortures détaillées, noms à l’appui, et cette formule qui revient comme un coup de matraque: «Comme sous Franco. Démocratiquement.» Thomas ne blanchit ni l’ETA ni ses méthodes, mais accuse l’État français: «Les Cortès ont été démocratisées; la police, non.» Derrière le vernis européen, il voit l’asile devenir livraison, et la démocratie, un tampon.
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14 février 1979, Bernard Thomas: «La France livre», ou le colis piégé de la “démocratie”
Un “mauvais coup” préparé «de très haut»
Bernard Thomas ouvre son article comme on ouvre une porte de commissariat: sans poignée, et avec l’odeur de renfermé. «Le mauvais coup avait été bien préparé. Et de très haut.» On est le 30 janvier. Le Quai d’Orsay annonce, tout sourire administratif, qu’avec «la démocratisation du régime en Espagne», la loi d’amnistie et l’adoption de la Constitution, le statut de réfugié politique en France est désormais supprimé… pour les Espagnols. Les cartes ne seront plus renouvelées. Cadeau diplomatique “de Giscard” à «son royal ami Juan Carlos», glisse Thomas, qui n’a pas l’habitude de confondre ruban et corde.
Le même jour, note-t-il, les policiers français remettent à leurs collègues «d’outre-Bidassoa» sept ressortissants espagnols sans titre de séjour. Sept Basques de l’ETA. Le mécanisme est froid: puisqu’il n’y a plus de statut de réfugié, on peut réexpédier des opposants, et appeler ça “normalisation”. Thomas laisse tomber une comparaison qui heurte exprès: «une conception de l’asile qui rappelle le beau temps où Pétain, en 1940, extradit Companys, que Franco fit fusiller.» On comprend le reproche: on repeint la frontière en pastel démocratique, et on réutilise les vieux clous.
Le refrain officiel: «Faites confiance dans la justice de votre pays»
Le dessin de Kerleroux qui accompagne l’article fait parler un policier à l’oreille d’un homme qu’on reconduit: «Faites confiance dans la justice de votre pays.» Thomas s’en sert comme d’un slogan retourné. Car la suite du texte n’est pas une dissertation sur l’ETA, c’est un inventaire d’actes. Il prend soin de préciser, d’ailleurs: il ne sait pas si les autonomistes ont «tort ou raison», il n’est «pas sûr d’approuver les méthodes terroristes» de certains. Mais il sait ce que Bonnet a fait: livrer «sous couleur de démocratie» sept jeunes gens «aux tortionnaires d’en face». La phrase est nette, et la clarté fait plus mal que l’indignation.
Puis viennent les noms, comme des preuves qu’on ne peut pas “administrer” sous le tapis: Francisco Martinez Apesteguia, remis à Béobie, emporté à Pampelune, ligoté, agenouillé, tête cognée, vomi de sang, coups sur la plante des pieds, pendaison «jusqu’à ce que les os craquent», dix jours sans manger. «Comme sous Franco. Démocratiquement.» Carlos Catalan Sanchez: mêmes atrocités, plus la «table d’opération», la tête pendante dehors, étranglements, coups, «sadisme». Là encore, la chute revient comme une signature: «En toute démocratie.» Deux autres, Juan Manuel Lopetegui et Juan Treset Sastre, “conditionnés” à la frontière par la police française «entre collègues, il faut bien s’entraîner», puis torturés jusqu’à perdre plusieurs fois connaissance. La Ligue des droits de l’homme a porté plainte. Ce n’est pas un accident, insiste Thomas: c’est un système.
La police, elle, n’a pas été amnistiée
Le cœur politique de l’article tient dans une phrase: «Les Cortès ont sans doute été démocratisées; la police, non.» Thomas rappelle qu’en Espagne, les mêmes hommes, les mêmes méthodes continuent. Il cite le commissaire Conessa, délégué à l’antiterrorisme au Pays basque: l’ancien patron de la Sécurité, «traduisez: chef de la torture», celui qui a supplicié Eva Forest et l’opposition du procès de Burgos. Et il détaille les outils, sans métaphore: «bâton électrique» (une «gégène améliorée»), corde au cou, coups sur les plantes des pieds. «Chacun ses goûts.» La sécheresse de la formule dit l’horreur bureaucratisée.
Et pendant que Paris s’auto-congratule d’aider une Espagne “libérale”, le “libéral Soares” abreuve Christian Bonnet de listes de réfugiés à récupérer. «Les polices collaborent.» Bonnet «s’exécute». En même temps qu’il livrait les sept, il en déportait treize autres à Valensole, avec un séjour limité au 1er mars… «pour les livrer plus démocratiquement?» demande Thomas, qui fait de l’ironie un outil de précision.
La fin élargit juste ce qu’il faut, pas plus: «Des milliers de réfugiés ont de quoi s’inquiéter. Certains sont là depuis quarante ans.» Et il termine par une formule qui vise droit: l’avocat Klaus Croissant a été “livré” au nom de «l’espace judiciaire européen», autrement dit de «l’espace policier européen». Les Basques, eux, sont livrés à l’Espagne. «L’Espagne est peut-être sur le chemin de la démocratie. La France, sûrement pas.» Ce n’est pas une prophétie, c’est un réquisitoire contre une pratique d’État: l’asile transformé en variable diplomatique, et la frontière en guichet d’expédition.





