Cardon (Jacques-Armand Cardon)
Jacques-Armand Cardon, dit Cardon, né le 30 novembre 1936 (Lorient), est un dessinateur et caricaturiste au monde immédiatement reconnaissable, fait de silences, d’étendues, de foules interchangeables et d’une cruauté lucide. Il collabore au Canard enchaîné de 1973 à 2014.
Origines et formation
Issu d’un milieu ouvrier (son père est voilier), Cardon est marqué très tôt par la guerre : fait prisonnier en 1940, son père meurt en captivité. L’enfance et l’adolescence se déroulent dans une France en reconstruction, entre centre Bretagne et Lorient, où il connaît les baraquements du château de Soye et la renaissance du port.
Entré jeune aux arsenaux de la Marine à Lorient, il effectue ensuite son service militaire à Toulon. C’est là qu’il peut fréquenter l’école des beaux-arts (à partir de 1957) et s’initier à des techniques qui resteront son socle : lithographie, gravure, sculpture. En 1961, il s’installe à Paris.
Premiers pas dans la presse et affinités
Ses premiers dessins paraissent en 1961 dans Bizarre (éditions Jean-Jacques Pauvert). Sur recommandation de Pauvert, il rencontre l’équipe des débuts d’Hara-Kiri (Cabu, Wolinski, Fred, Topor, Cavanna, le professeur Choron) et se sent proche de Gébé, dont il partage l’origine sociale. À partir de 1962, il publie notamment dans Siné Massacre, et place aussi ses dessins à L’Humanité ainsi que dans la revue du SNESup.
Années 1960-1970 : journaux, séries, bande dessinée
Cardon multiplie les terrains d’expression. Il participe à des titres et aventures où l’actualité se frotte à l’absurde et au noir, publie dans L’Enragé (1968) aux côtés de Siné, Gébé, Wolinski et Topor, et fait paraître des bandes dessinées dans divers supports au tournant des années 1970 (dont Le Fou parle, Charlie, L’Écho des savanes, Politique Hebdo, et d’autres).
Une mention revient comme un fil : sa participation à la série Le crime ne paie pas. Parallèlement, il réalise affiches, couvertures de livres, et publie quelques albums.
Le Canard, Le Monde, et une œuvre “cardonienne”
À partir de 1973, Cardon installe sa voix graphique au Canard enchaîné, où il déploie durant quatre décennies une vision à la fois somnambulique et tranchante. Il collabore également au Monde et poursuit un travail d’auteur, d’illustrateur et d’exposant, en France comme à l’étranger.
Son approche est aussi une affaire d’architecture de page. Cardon explique adapter son dessin à l’espace disponible : quand la place est large, il densifie le trait, “crée des atmosphères” ; quand la reproduction s’annonce minuscule, il retire, simplifie, “émascule” une partie de ce qui fait, pour lui, le charme du travail.
Cinéma d’animation, revue, collaborations
Cardon ne s’enferme pas dans la seule page imprimée. Il participe à l’émission Tac au Tac (Jean Frapat). Il écrit et réalise un court métrage d’animation, L’Empreinte (1974), et cofonde en 1981 Le Père Denis. Il illustre également Jean Yanne.
Livres, recueils et jalons éditoriaux
Son travail circule aussi en volumes et anthologies. On le retrouve dans l’anthologie Planète, L’Humour noir (Jacques Sternberg, 1967), et dans des ensembles et titres qui jalonnent sa trajectoire : création d’une série dans Satirix (1972), parution de livres et recueils, puis publications rétrospectives plus tardives, jusqu’à des compilations et sommes consacrées à l’ensemble d’une carrière. Il fait paraître notamment des ouvrages qui rassemblent plusieurs décennies de dessins et affirment un motif devenu signature : des personnages silencieux, souvent vus de dos, où le mutisme devient commentaire.
Installé en Anjou depuis le début des années 2000, Cardon poursuit longtemps son travail, entre publications, expositions et reconnaissances locales.
Regards portés sur Cardon
Plusieurs contemporains décrivent un contraste entre l’homme et l’œuvre : un “ange” au sourire tranquille, mais une production qui “extermine” les illusions, dénonce l’oppression, la pourriture, et met la vérité en pleine lumière. Jacques Sternberg évoque un monde strictement personnel, “cardonien”, presque désertique, glacé, où des humanoïdes accomplissent des besognes proches des travaux forcés. Et Deran résume, avec une franchise noircie d’humour, l’effet paradoxal de ces dessins : ils donnent envie de détourner les yeux… tout en aimant les regarder.








