Jules Depaquit (1869-1924), maire-bohème et dessinateur aux mille vies
Repères
Jules Depaquit naît le 14 novembre 1869 à Sedan et meurt le 11 juillet 1924 à Balan. Illustrateur, dessinateur humoristique, caricaturiste, auteur et homme de Montmartre, il appartient à cette race aujourd’hui disparue des artistes qui écrivent, dessinent, jouent, improvisent, organisent, et transforment la ville en scène permanente. Il collabore au Canard enchaîné de 1916 à 1919, au moment où le journal forge son identité au cœur de la Grande Guerre.
Une enfance sedanaise, un départ parisien
Le fils d’un bâtisseur
À Sedan, Depaquit grandit dans une famille installée. Son père, Édouard Depaquit, ingénieur des Ponts et Chaussées, compte parmi les personnalités locales engagées dans l’extension et la réorganisation urbaine d’une ville marquée par 1870 mais alors en plein essor. Le futur dessinateur fait ses classes au collège Turenne, où il rencontre Georges Delaw, plus jeune que lui. Les deux adolescents, doués pour le croquis, deviennent amis et compagnons de route.
De multiples métiers avant la “vraie” vie
Avant de s’imposer comme dessinateur, Depaquit traverse plusieurs métiers, comme si la bohème avait besoin d’un inventaire complet : peintre en bâtiments, horloger, assureur. Puis vient Paris, “en compagnie de Delaw”, pays et ami, comme on monte à la capitale avec un bagage léger mais une ambition énorme.
Montmartre, laboratoire d’une légende
Un Montmartrois “de 1900”, fastueux et criblé de dettes
Dès ses débuts (il dessine pour la presse à partir de 1893), Depaquit incarne jusqu’à la caricature l’artiste montmartrois du tournant du siècle : grandiloquent, farceur, volontiers canulariste, flamboyant, souvent fauché. À Montmartre, il est accueilli au Chat Noir par Rodolphe Salis. Il loge d’abord à l’hôtel du Poirier avec Delaw, puis à l’hôtel du Tertre, au-dessus du restaurant Bouscarat, où il côtoie Erik Satie et Pierre Mac Orlan. Il s’installe ensuite rue Saint-Vincent, derrière le Lapin Agile, devient locataire d’Aristide Bruant, puis prend pension chez la Belle Gabrielle, café de Marie Vizier, en même temps que Maurice Utrillo et Georges Tiret-Bognet.
Un personnage, un “portrait”
Dans les souvenirs et portraits postérieurs, Depaquit apparaît “long, guignolesque et lunaire”, taciturne et impulsif à la fois, intempérant, bohème jusqu’au bout de son chapeau. L’ombre de l’alcool plane parfois sur la légende (“buvait parfois trop bien”), mais sans réduire l’homme à une caricature : Depaquit est un tempérament, pas une anecdote.
Un dessinateur qui écrit, illustre, invente
Presse satirique, grande presse, petites folies graphiques
Depaquit collabore à un nombre impressionnant de journaux satiriques et illustrés, traversant la presse d’humour, d’échos, politique, et l’information générale. Il publie notamment dans Le Rire (sur une longue période), Cocorico, Le Journal de Paris, et plus tard La Baïonnette pendant la guerre. Sa trajectoire raconte une époque où l’on pouvait passer du rire aux affaires publiques sans changer d’encrier.
Livres, chansons, rébus, théâtre
Depaquit n’est pas seulement un “dessinateur de journaux”. Il écrit et illustre, produit des rébus dessinés, des histoires en images, et va jusqu’aux drames en vers joués au théâtre, sans oublier des romans. Il illustre Vincent Hyspa, Max Jacob, et même des chansons (notamment celles de Jacques Ferny). À la demande de Lucien Vogel, il illustre Matorel en Province de Max Jacob, signe d’une reconnaissance au-delà du seul cercle montmartrois.
Un de ses projets les plus frappants est posthume : L’histoire de France racontée aux petits enfants, “avec 150 dessins”, publiée en 1928 après sa mort, comme si son trait continuait de parler quand l’homme s’est tu.
Le Canard enchaîné (1916-1919) : le trait au cœur des débuts
Entrer au Canard pendant la guerre
Depaquit rejoint Le Canard enchaîné en 1916, au moment où le journal, né en 1915, s’affirme dans un contexte de propagande, de censure et d’usure générale. Ses dessins participent de cette énergie fondatrice : faire rire, oui, mais surtout pointer l’absurde, le grotesque, la mécanique sociale, la comédie des puissants.
Un dessinateur “politique” sans perdre la fantaisie
La singularité de Depaquit tient à son mélange : une apparente simplicité, parfois qualifiée de “naïve”, qui n’est jamais un manque, plutôt une stratégie. Un dessin qui a l’air de venir d’une ardoise d’école, mais qui sait viser juste. D’où cette place naturelle dans un Canard qui préfère la flèche au discours, la trouvaille à la leçon.
La Commune libre de Montmartre : Depaquit “maire-dictateur”
Un canular devenu institution
Le 11 avril 1920, Montmartre se dote d’une “Commune libre”, née d’une réunion au Lapin Agile avec, notamment, le journaliste Pierre Labric, le poète Maurice Hallé et Raoul Guérin. Depaquit est élu premier maire (avec une liste “antigrattecieliste”), et il prend le rôle au sérieux comme on prend une pièce au sérieux : en la jouant à fond.
La tenue dit tout : redingote serrée, écharpe rouge et verte, chapeau haut-de-forme, sabots… Le protocole aussi : présider avec une dignité imperturbable des cérémonies où Montmartre se met en scène, se moque de lui-même, et offre une soupape joyeuse à une époque fatiguée.
Foires, fêtes et “territoire” montmartrois
Sous son mandat, la Commune libre anime des rituels et événements comme la Corrida de la Vache Enragée (avec La Vache Enragée comme organe officiel), le Critérium des Vieux Jetons, et surtout la Foire aux Croûtes, inaugurée le 17 avril 1921 : plus qu’une plaisanterie, une vraie opportunité d’exposer pour de nombreux artistes, parfois excellents. Depaquit expose lui-même, notamment à la Foire aux Croûtes et au Salon de l’Araignée, et il est membre des Humoristes.
Une anecdote très Depaquit
En 1923, Depaquit veut ouvrir sur la Butte une boutique au titre parfait : “Le cabinet de Monsieur le Maire de Montmartre”, annoncée comme boutique de verve et d’humour. Refus administratif : trop proche d’une église. On entend presque Montmartre éclater de rire… puis recommencer le lendemain.
Dernières années : la fin d’un “bohème authentique”
Opération, puis disparition
Depaquit est opéré d’une adénite cervicale et meurt un mois plus tard, à Balan, dans la maison familiale. Il est enterré le 14 juillet 1924, date qui ajoute, malgré elle, une dernière couche de symbole républicain à une vie faite de satire, de théâtre social et de liberté.
Une postérité en traits et en mythologie
On a parfois présenté Depaquit comme “le dernier des bohèmes authentiques”. C’est sans doute vrai si l’on entend par là : un homme qui ne s’est pas contenté de dessiner Montmartre, mais qui l’a administré en poète, en organisateur, en clown sérieux, en artisan d’une liberté joyeuse. Son dessin, discret et personnel, a laissé une trace dans la presse, dans l’imaginaire montmartrois, et dans l’histoire du Canard à ses commencements.









