Grove, ou l’art de faire exploser une idée avec trois traits
René William Joseph Nolgrove, plus connu sous la signature W. N. Grove (le fameux « N » devenant un jour « Napoléon » par boutade), naît à Paris (6e) en 1901 et meurt à Cannes en janvier 1975. Au Canard enchaîné, où il entre en 1923, il installe une présence longue, intermittente à cause de la guerre, mais obsédante au sens noble: un dessin si dépouillé qu’il semble avoir été réduit à l’os, et pourtant bardé de nerfs.
Origines, formation et premiers pas
Fils d’un photograveur aux origines britanniques ou irlandaises (selon les sources et les formulations), Grove garde quelque chose de ce léger décalage d’accent, même en plein boulevard. Élevé chez les jésuites, élève sans éclat revendiqué, il finit d’abord employé de bureau. Mais le bureau ne le retient pas: il « court » les bars autant que les rédactions, poussé aussi par son entourage, pour placer sa production dessinée, grappiller des publications, trouver une place et une cadence.
Ses premiers dessins paraissent dès 1919. Puis vient le Canard, où il va peu à peu imposer un alphabet graphique nouveau, à la fois enfantin en apparence et terriblement conscient de ses effets.
Au Canard: une révolution par soustraction
Un trait “simple”… qui coûte cher en travail
On a beaucoup dit de Grove qu’il faisait « simple ». C’était le malentendu parfait, donc durable. Son trait, ultra-stylisé, a été imité mais, comme on l’a noté très tôt, rarement copié: on peut reprendre la recette, pas la cuisson. Le dessin “gagne” chez lui en retirant, pas en ajoutant. Et ce minimalisme n’est pas de la paresse: il relève d’une recherche perfectionniste, d’une chasse à l’inutile menée au couteau de poche, lame courte mais sûre.
Gabriel Macé, dans l’hommage publié au Canard fin janvier 1975, insiste sur l’envers du décor: des dessins d’apparence immédiate, mais précédés d’une rafale d’esquisses, dix, vingt parfois, avant de tenir la bonne. Le “peu” de Grove est un “peu” conquis, pas un “peu” improvisé.
Le “Picasso du dessin d’humour” et la guerre contre le surchargé
Son épure lui vaut très tôt un surnom flatteur et piquant: « le Picasso du dessin d’humour ». Comme souvent, le compliment arrive avec sa queue de comète ironique: le public s’accorde à dire que “même un enfant de deux ans” pourrait en faire autant. Cette remarque, répétée comme une évidence, prouve surtout que l’époque confond volontiers simplicité d’apparence et simplicité de fabrication.
Après Grove, notent certains observateurs, revient le goût du dessin surchargé “pour faire nouveau” – comme si l’on avait dû repeindre la pièce juste parce qu’il avait ouvert les fenêtres.
Entre presse, affiches et bande dessinée
Grove ne se limite pas au dessin de presse: il réalise des affiches, notamment pour la Loterie nationale, et travaille aussi à des décors (jusqu’aux ballets). Il fréquente plusieurs titres, mais conserve une fidélité particulière au Canard, où son nom devient une sorte de repère: une petite borne kilométrique plantée sur la route de l’humour graphique.
On lui doit aussi une incursion marquante et aujourd’hui trop discrète dans la bande dessinée: en 1937-1938, il crée une série intitulée Le fils de Sherlock Holmes, annoncée comme totalement loufoque, parodique, et “hélas trop oubliée”. Le loufoque, chez lui, n’est pas une grimace: c’est une mécanique de précision qui a l’air de cligner des yeux.
La parenthèse de guerre
Mobilisé en 1939, Grove est fait prisonnier et passe plusieurs années dans un stalag près de Munich, jusqu’en 1943. À la Libération, il reprend ses collaborations. La chronologie exacte de ses périodes au Canard varie selon les recensions, mais l’idée générale est solide: Grove est un compagnon au long cours, avec la guerre comme coupure majeure, puis une reprise durable dans l’après-guerre.
Un personnage: silhouette, rires et contradictions
Dans Le Monde (28 janvier 1975), on rappelle un Grove d’allure “très britannique”, habitué de brasseries, et ce mélange singulier de sens de l’absurde et de rectitude incongrue capable, au cœur de l’été 1944, de s’indigner d’un char “en sens interdit”. Le trait et l’homme se rejoignent: une logique impeccable appliquée à des situations qui ne le méritent pas, et c’est précisément là que ça fait rire.
L’hommage de Gabriel Macé au Canard, lui, brosse un Grove à la fois fantaisiste et imprévisible, farfadet noctambule, vivant à contre-horloge, capable d’idées fulgurantes en conférence de rédaction comme d’anecdotes à dormir debout (ou à se réveiller en sursaut). Macé raconte aussi la dimension fraternelle du personnage: un camarade qui semble léger, mais dont la légèreté tient lieu de courage quotidien, surtout lorsque la maladie finit par l’immobiliser.
La grammaire Grove: légendes comprimées, idées nettes
Si Grove marque autant, ce n’est pas seulement par le dessin, mais par l’alliage dessin + légende. Chez lui, la légende n’explique pas: elle déclenche. Elle est courte, compressée, parfois explosive. Le dessin, réduit à quelques signes, offre la rampe de lancement; la phrase, elle, met le feu.
Et c’est sans doute là son paradoxe le plus “Canard”: une œuvre qui a l’air de parler bas, mais qui fait du bruit longtemps.
Repères chronologiques
- 1901 : naissance à Paris (6e).
- 1919 : premiers dessins publiés.
- 1923 : entrée au Canard enchaîné.
- 1937-1938 : création de la BD Le fils de Sherlock Holmes.
- 1939-1943 : mobilisation, captivité en stalag près de Munich.
- Après 1944 : reprise des collaborations, longue présence au Canard jusque dans les années 1970.
- Janvier 1975 : mort à Cannes.
(1) Les photos d’archives du photographe de presse Pierre ROUGHOL (1913-1974), rassemblées par Isabelle Roughol, contiennent un portrait de grande qualité de WN Grove « à la pipe ». Ils furent ensemble prisonniers au Stalag VII-A de Moosburg en Bavière, où Pierre Roughol demeura entre 1940 et 1942. Elles sont consultables sur le site d’Isabelle Roughol.
Dessinateur français, né à Bondoufle (S.-et-O.). Artiste nerveux, d’une fécondité presque incroyable. Doué d’une puissance de travail peu commune, son activité embrasse tous Ies domaines. Son œuvre est immense. Auteur de portraits pleins de fougue et de vérité. Citons ceux du Général Poillaüe de Saint-Mars, d’Irène Lebar et de IVI. Bloch-Dassau. Une légende controuvée, attribuée au philologue J.-P. Groussot, en fait le propagateur du roulement à billes dans les véhicules dénommés « diables ».
Source: Il n’est bon bec que de canard, Extrait de la Vie des Hommes Illustres, décembre 1954
Le Canard enchaîné a la réputation d’être un journal de rédacteurs, de plumes, « auquel collaborent des dessinateurs ». Et des dessinateurs, l’hebdomadaire satirique en vit passer de fameux pendant son existence. René William Joseph Nolgrove (1901-1975), dit William Napoléon Grove ou simplement Grove, fut l’un deux. Sa collaboration au Canard fut très longue: de 1923 à 1933 puis de 1944 jusqu’à sa mort. Dessinateur de grand talent, Grove simplifie son trait à l’extrême, pour ne conserver que l’essentiel et donner ainsi plus de force à sa caricature. De cette recherche naît une silhouette humaine très caractéristique. Marcel Aymé, qui admire le talent de ce « grand novateur », écrit, dans un article de la Pensée Française: « Vers 1935, la caricature prend un nouveau tournant avec Grove. Dans ses silhouettes simplifiées à l’extrême, le visage et le corps ne font qu’un et c’est sans doute l’un des ressorts de sa force comique que la forme humaine, si délibérément affranchie du modèle, demeure expressive et soit aisément différenciée. Le style de ses caricatures est très personnel et beaucoup plus que ne le donne à croire l’apparente facilité d’une simplification aussi radicale ». Picasso l’admirait aussi.
Dans le numéro 2831 du Canard enchaîné du 29 janvier 1975, Gabriel Macé, rédacteur en chef, lui rend hommage: « L’homme William-Napoléon Grove est mort, le 26 janvier. Ça veut dire que nous ne reverrons plus que dans nos rêvasseries sa silhouette fluette de dandy, avec ses casquettes étudiées et son strict parapluie noir (né de père irlandais, Grove avait gardé de ses origines britanniques un faible pour le « fashionable »). Ça veut dire que nous n’entendrons plus que dans nos songeries ses rires goguenards, ses réparties farfelues et ses « tsitt-tsitt-tsitt ! », par lesquels il annonçait la contradiction, qu’il avait facile, quand on le rencontrait, la nuit, au coin d’un bar qu’il honorait de ses ardoises. Et nous avons perdu, nous tous, un sacré bonhomme ».
SP












