Henri Guilac, l’homme qui a donné un visage au Canard
Repères
Henri Guilac (de son vrai nom Henri Guillaume) naît à Paris (5e) le 1er novembre 1888 et meurt à Paris (15e) le 16 janvier 1953. Illustrateur et caricaturiste, longtemps fonctionnaire à la Caisse des dépôts et consignations, il compte parmi les piliers graphiques du Canard enchaîné, où il collabore de 1919 à 1952 (sa marque restant, elle, bien au-delà).
Une entrée au Canard par la porte du dessin, pas par celle des grands discours
Avant d’être un nom, Guilac est une signature au sens le plus littéral: un trait reconnaissable, une économie de moyens, et cette façon de faire tenir une humeur en quelques lignes. D’abord employé à la Caisse des dépôts, il mène longtemps une double vie, celle du fonctionnaire régulier et celle du dessinateur qui, chaque semaine, vient déposer ses trouvailles sur la table du journal. Cet aller-retour entre l’administration et la satire explique peut-être l’une de ses forces: une précision calme, sans emphase, qui attrape l’actualité comme on épingle une note au tableau sans se piquer le doigt.
Dans la galaxie des premiers temps du Canard, il est présenté comme l’un des tout premiers collaborateurs du titre, au point d’être qualifié de troisième collaborateur. Surtout, il est celui qui dessine les deux canetons qui, de part et d’autre du titre, ornent la manchette: deux silhouettes devenues un véritable signal, au même titre qu’un ton, une musique de phrase, une façon de ricaner sans hausser le volume.
Les canards de la manchette: une “marque” avant l’heure
L’hommage que lui rend le journal en janvier 1953 insiste sur ce point avec une évidence presque désarmante: Guilac a “donné un visage” au Canard. Le texte dit, en substance, qu’on ne reconnaîtrait plus le journal si cette marque disparaissait. Ce n’est pas une flatterie de circonstance: c’est un constat graphique. Dans un hebdomadaire satirique, l’identité se fabrique autant par l’écriture que par l’œil, et Guilac a fixé cette identité à un endroit stratégique: la première rencontre, la manchette, la poignée de main.
Ce travail-là n’est pas un simple “ornement”. C’est une mise en condition: avant même de lire, le lecteur retrouve un sourire familier, un clignement d’œil qui annonce la couleur. Guilac n’a pas seulement dessiné dans le Canard: il a aussi dessiné le Canard.
Un tempérament: bonhomie, malice, et une indulgence très travaillée
Le portrait livré par l’hommage du journal est précieux parce qu’il ne cherche pas la statue. On y retrouve un Guilac souvent éloigné par la maladie ces dernières années, mais revenant, dit-on, “regonflé”, comme s’il déposait d’avance sur la table la réplique qui coupe court aux mines inquiètes: “Oui, j’ai bonne mine.” Le journal raconte cette alternance de distance et de retours, jusqu’à ce dernier rendez-vous manqué où, “quand ce journal, notre dernier rendez-vous avec lui, en ce même lieu où nous avions quitté pour toujours Maurice Maréchal et Pierre Bénard”, il ne reviendra pas.
Artistiquement, l’hommage résume Guilac en quelques mots qui valent description de style: une bonhomie “empreinte de malice”, un “rien de désinvolture”, une simplicité et une sûreté qui signent ses dessins. Sous un scepticisme aimable, il est dit “l’indulgence même”. Indulgence ne veut pas dire mollesse: chez Guilac, c’est plutôt une manière de ne pas écraser la cible, de laisser au lecteur l’espace pour rire, au lieu de lui imposer une grimace.
Un passage savoureux de l’hommage montre aussi le personnage dans la vie de rédaction: les “nouveaux” du journal, raconte-t-on, il les adopte tout de suite; les prévenances, il les combat en offrant des livres “avec tant de délicatesse qu’on avait l’air de l’obliger en acceptant”. Et quand il se plaint de sa bibliothèque trop pleine, la phrase tombe comme une vignette: “Je n’ai plus de place dans ma bibliothèque.” Le détail (il achète des livres “spécialement pour ses amis”) en dit long sur un homme qui préfère offrir des pages plutôt que des poignées de main.
Le dessinateur qui aimait les livres, et qui en fit un chef-d’œuvre
Cette passion de la littérature n’est pas décorative: elle nourrit directement son œuvre. Guilac est l’auteur d’un album présenté comme aujourd’hui “introuvable”, Boutiques littéraires, qualifié de chef-d’œuvre d’originalité. L’hommage en donne une définition remarquable: une “synthèse humoristique parfaite” de l’œuvre des principaux écrivains d’alors. Autrement dit, Guilac ne se contente pas d’illustrer la vie littéraire: il la met en scène, la distille, la transforme en mécanisme comique sans la trahir. On lui prête même d’avoir conçu la maquette et “la formule” d’un hebdomadaire littéraire qui connut une grande vogue, tout en s’entendant mal à défendre ses droits: un artiste qui invente, qui donne, et qui s’agace ensuite, quand il se rend compte qu’on a emporté la table.
Cette relation aux écrivains se retrouve aussi dans ses travaux d’illustration, notamment autour d’André Dahl, et dans sa capacité à faire du dessin un commentaire autonome, pas une simple décoration au service du texte.
Activités, réseaux, salons
Guilac ne reste pas confiné à la rédaction. Il est signalé comme exposant au Salon des dessinateurs parlementaires, et il appartient à cette génération de dessinateurs pour qui la presse n’est pas un sous-métier mais un atelier quotidien, un lieu où le dessin se confronte au présent. Il participe aussi à la vie littéraire et mondaine de son temps, sans y jouer les fanfarons: l’hommage insiste au contraire sur sa modestie, presque une discipline personnelle.
Par ailleurs, il figure au premier jury du Prix Femina en 1926, signe de reconnaissance institutionnelle pour un homme pourtant attaché, dans le Canard, à une liberté de ton et à une simplicité de trait.
Œuvres et travaux (aperçu)
En dehors de sa longue présence au Canard enchaîné, Guilac publie et dessine dans divers titres de presse et revues, au fil des décennies, touchant aussi bien à la presse illustrée, aux revues d’actualité qu’aux périodiques littéraires. Il est également l’auteur d’“histoires en images”, et laisse un jalon marquant avec Boutiques littéraires (un sommet d’originalité). Il réalise aussi une couverture pour un ouvrage de Georges de La Fouchardière intitulé La prochaine dernière, paru en 1932.
Une présence qui continue après lui
La collaboration de Guilac au Canard couvre plus de trois décennies. Mais sa postérité tient surtout à cette chose rare: une invention si bien intégrée à l’objet-journal qu’elle finit par sembler avoir toujours été là. Les canetons de la manchette, c’est Guilac qui, en 1925, les a faits, mais ce sont aussi des repères pour des générations de lecteurs, une petite mécanique de reconnaissance instantanée. En ce sens, l’hommage du journal résume sans détour sa place: il a donné un visage au Canard. Et quand un visage manque, on ne lit plus de la même façon.
👉 Un récit à prolonger dans notre article de blog, entre mémoire et satire.
Que de gentillesse, que de modestie aussi chez ce grand artiste qui, trente ans et des poussières, fut l’imagier rêvé du Canard enchaîné. Ses petits canetons, aujourd’hui encore, demeurent le panonceau hebdomadaire de notre journal. Courtois, timide, effacé presque, tous les jeunes — y compris ceux que guette aujourd’hui la soixantaine — se rappelleront longtemps son fraternel accueil et ce sourire dont la malice, jamais, ne parvint à masquer la bonté.
Fin lettré, Guilac publie le recueil aujourd’hui introuvable des “62 boutiques littéraires” qui, mieux que bien des encyclopédies, nous trimballent dans la jungle « gendelettre » des années 20.
Henri Monier, édition du Canard enchainé du 12 février 1958
Il est la gentillesse faite caricaturiste. Il est également fonctionnaire à la Caisse des dépôts et consignations où il se rend chaque matin et chaque soir ; le matin pour accrocher et le soir pour reprendre le chapeau chargé de témoigner de sa présence. Entre l’ouverture et la fermeture de la Caisse, vous le trouverez au Canard ou aux Caves Mura. Enfin, Guilac a dessiné les deux canards qui présentent les manchettes du journal. Ils ont gardé à cinquante ans passés, ce que leur père a conservé par-delà la mort : la jeunesse.
Jean Egen -Messieurs du canard, p.77 . Ed Stock









