Jacques Pruvost (1901-1984) | Dessinateur de presse, artisan de la “bonne légende”
Repères
Né le 19 août 1901 à Merville (Nord), mort à Paris en 1984, Jacques Pruvost signe aussi J. Pruv. et Jack Pruvost. Très tôt formé au dessin (il s’y met “depuis l’âge de quatre ans”), il suit de solides études à Paris, jusqu’au diplôme des Arts décoratifs.
Entrée en presse, entrée au Canard
Il se lance “à l’assaut de la presse” dès 1920. Son premier dessin paraît au Canard enchaîné en 1921, et la collaboration se poursuit jusqu’en 1940. Pruvost devient l’un de ces crayons capables de rire de l’actualité sans oublier les travers ordinaires, la comédie sociale et ses petites mécaniques grinçantes, avec un style “raide” et volontairement emberlificoté, comme noué-serré sur l’os du sujet.
Un trait reconnaissable et une science de la légende
Son dessin va droit, et sa force tient souvent à l’alliage du trait et du texte. On a pu écrire que, chez lui, la légende fait le reste, tant il en est l’un des maîtres. Ses personnages, souvent “au crâne nu”, aux yeux sans pupille, silhouettes économes et expressions cocasses, semblent fabriqués pour recevoir la phrase juste, celle qui pique au bon endroit et fait basculer l’image du côté de l’évidence comique.
Un homme de métier, un homme de corporation
Sociétaire des Humoristes, exposant aussi aux Humoristes sportifs et au salon Satire, Pruvost n’est pas seulement un producteur d’images: il s’implique dans la vie collective des dessinateurs. En 1939, il devient président du Syndicat des dessinateurs de journaux, et conserve cette responsabilité pendant la guerre. Ce rôle dit quelque chose de son tempérament: une solidité d’organisation, une capacité à tenir la baraque, à défendre la profession quand le contexte se durcit.
Guerre: l’épreuve, puis le retour
Sous l’Occupation, il est incarcéré à Fresnes pendant quatre mois pour une caricature jugée injurieuse par les autorités allemandes. À la Libération, il subit ensuite une interdiction de deux ans, avant de retrouver une place “confortable” dans la grande presse, qu’il occupe jusqu’à sa mort. Il réalise aussi des dessins exécutés en public, pratique où l’adresse devient spectacle et où l’on mesure, en direct, la sûreté de main.
Collaborations et terrains de jeu
Outre sa longue présence au Canard, il fournit des dessins à de très nombreuses publications, dont plusieurs titres marqués à gauche (ainsi que des journaux d’humour), ce qui dessine un parcours très “presse” au sens plein: réactivité, cadence, adaptation aux formats, et cette nécessité de rester lisible, même quand le monde, lui, devient illisible.
Portrait en creux: Pruvost vu par Yves Grosrichard (1939)
Un texte savoureux d’Yves Grosrichard, publié dans Messidor le 1er septembre 1939, offre un gros plan humain, au moment même où l’Histoire retient son souffle.
On y découvre un Pruvost réservé, “né dans le Nord”, avec une pondération dans la voix, une économie de gestes, et un sang-froid dans la conversation qui force le respect, presque à rebours du bruit ambiant. Grosrichard insiste aussi sur une idée simple et précieuse: Pruvost n’est jamais médiocre. Dans un métier fait de hauts et de bas, lui “n’est jamais bas” et se retrouve “souvent très haut”.
La petite anecdote d’ouverture vaut autoportrait indirect: un soir, Grosrichard croit voir sur le front de Pruvost une “bosse énorme”. Rien de dramatique: une partie de tennis avec des camarades postiers, un coup de raquette, et Pruvost, reprenant ses esprits, observe l’instrument comme s’il évaluait un gag. Cette scène, presque dessinée par avance, révèle le personnage: peu de plainte, beaucoup d’œil, et cette manière de transformer l’accident en matière à sourire.
Grosrichard souligne encore son dévouement syndical: sans théâtralité, mais avec méthode. Pruvost “ne se lance pas à l’aveuglette”; il prépare, il choisit son moment, et il réussit. Même quand il s’agit d’organisation, il garde un humour à sa place, jamais envahissant, jamais démonstratif, comme un réflexe de pudeur professionnelle.
En résumé
Jacques Pruvost, c’est un long compagnonnage avec le Canard enchaîné (1921-1940), un art du dessin “sec” et efficace, une maîtrise rare de la légende, et une présence active dans la défense du métier. Son portrait par Grosrichard, à la veille de la guerre, ajoute ce que les notices disent rarement: une allure, une tenue, une façon d’être “très haut” sans faire de bruit.
Les bonshommes au crâne nu, aux yeux sans pupille, à la silhouette si comiquement décrite, aux expressions impayablement cocasses n ‘ont pas de peine à amener le sourire. La légende fait le reste. Car Pruvost est un des maîtres de la légende. (Arsène Brivot, 1951)






