Jean Effel (François Lejeune, 1908-1982) : la poésie au bonnet phrygien
Jean Effel, nom de plume de François Lejeune (les initiales « F. L. » glissées en signature comme un clin d’œil d’état-civil), naît le 12 février 1908 à Paris (17e) et meurt le 10 octobre 1982 à Paris (7e). Dessinateur de presse, illustrateur, auteur d’albums, il occupe une place singulière dans la grande ménagerie du dessin satirique : un humour qui n’a pas besoin de se déguiser en mépris pour piquer juste, une tendresse capable de faire rire sans grimacer.
Une formation à tiroirs : art, musique, philosophie… et les hussards
Fils d’Albert Abraham Lejeune (marchand) et de Pauline Marie Clairin (professeure d’allemand), François Lejeune se forme à Paris en touchant à plusieurs mondes : l’art, la musique, la philosophie. Il séjourne en Angleterre et sert dans les hussards, passage inattendu qui ajoute à sa silhouette une allure de jeunesse mobile, avant qu’il ne se fixe dans ce territoire qu’il n’abandonnera plus : la feuille, l’encre, le trait.
Il est aussi le frère de Michel Lejeune (linguiste et helléniste) et d’Arlette Lejeune (résistante) : une fratrie où l’esprit travaille, chacun à sa façon, la langue, l’époque et la conscience.
Des débuts avant-guerre : de la bohème des journaux au premier salaire de Paris-Soir
Après avoir échoué à « faire carrière » comme dramaturge ou peintre, il place ses dessins dans divers périodiques. Très vite, le métier le reconnaît : en 1937, il devient le premier dessinateur salarié de Paris-Soir, auquel il collaborait déjà depuis 1932. Il dessine aussi pour L’Intransigeant, et multiplie les piges dans la presse humoristique (Fantasio, Le Rire, L’Os à moelle) comme dans des titres marqués à gauche (La Lumière, Monde, L’Œuvre, Marianne, Vendredi, Messidor, Regards, Ce soir, L’Humanité…).
Cette circulation dit deux choses : d’abord, la souplesse d’un dessinateur qui sait parler à des publics très différents ; ensuite, une époque où le dessin est un langage commun, un passeport plus rapide que les éditoriaux. Effel devient l’un des illustrateurs les plus connus de France avant même que le siècle ne montre les dents.
Le Canard enchaîné : 1933-1950, un compagnon de route
Jean Effel collabore au Canard enchaîné à partir de 1933. Cela le place dans la maison du rire politique au moment où l’entre-deux-guerres s’assombrit, puis au moment où l’après-guerre réinvente ses couleurs. Il ne sera pas seulement « un dessinateur publié » : il restera, pour ceux du journal, un ami.
Dans l’hommage que lui rend Yvan Audouard au Canard du 13 octobre 1982 (quelques jours après sa mort), l’essentiel est dit d’entrée : « Jean Effel a quitté “Le Canard” en 1950. Il nous quitte aujourd’hui. Mais pas plus définitivement que la première fois. » Et la phrase qui suit sonne comme une définition de la fidélité dans ce métier : « Il avait cessé d’être notre collaborateur. Il était toujours notre ami. »
Audouard insiste sur ce que ses dessins laissent derrière eux, comme un parfum de papier journal qui ne s’évapore pas : « sa tendresse, sa révolte, son impatience et sa vision poétique du monde ». Quatre mots qui résument une œuvre où l’indignation ne chasse pas la douceur, et où la poésie ne sert pas d’alibi à la résignation.
Guerre, ambiguïtés, Résistance : l’époque qui force les lignes
La période 1940-1944, chez Effel, comme chez beaucoup d’artistes et de journalistes, n’est pas une ligne droite. Entre novembre 1941 et août 1942, il dessine (avec d’autres satiristes, dont Moisan) pour Le Rouge et le Bleu, revue créée par Charles Spinasse dans l’espoir de concurrencer Je suis partout. Puis il participe à Défense de la France, organe résistant. La chronologie rappelle brutalement ce que furent ces années : un temps où l’on peut se tromper, bifurquer, se rattraper, se justifier, se taire, ou s’engager, parfois dans le désordre même des consciences.
Ce passage n’annule pas le reste, mais il oblige à regarder l’homme dans son siècle, pas dans une vitrine.
Un communiste… et un dessinateur partout
Proche du Parti communiste français, Effel travaille après-guerre pour de nombreux titres, notamment dans la presse communiste (L’Humanité, L’Humanité Dimanche, Les Lettres françaises), la presse syndicale (La Vie ouvrière), mais aussi dans une vaste palette de journaux aux lignes diverses : Libération, Le Figaro, L’Express, Paris-Presse-L’Intransigeant, Ici-Paris, France-Soir… Sans compter l’avalanche de magazines et de titres “sans étiquette” qui font appel à lui pour son humour : Elle, Modes et Travaux, Point de Vue, Paris-Match, Le Courrier de la Nature, etc.
On a recensé plus de 120 journaux français auxquels il a livré des dessins. Et l’international n’est pas en reste : Krokodil, Izvestia, Pravda (URSS), Weltwoche (Suisse), Harper’s Bazaar (États-Unis) publient ses travaux. Effel est de ces dessinateurs “traduits” sans dictionnaire : un escargot, une marguerite, une Marianne, et tout le monde comprend.
Marguerites, escargots, Marianne : le folklore Effel
André Wurmser, dans L’Écho d’Alger (22 avril 1937), touche juste en décrivant cette popularité organique : « Tant de poésie et pourtant une telle simplicité… de l’art populaire. » Et il égrène la petite arche familière : « ses Marguerite, ses escargots, ses araignées… ses Dieulepère, c’est du folklore. » Folklore au sens noble : une mythologie de papier, partagée, reconnue, réclamée. Wurmser note même le réflexe du public, comme une commande de bistrot : « “la Marguerite ! L’araignée !” »
Effel a justement un talent rare : créer des personnages-signes, des compagnons de lecture. Marguerite, ce prénom-fleur qu’il glisse souvent dans ses dessins (clin d’œil à son épouse Marguerite, morte en 1996), devient un motif, presque une signature cachée. Et Marianne, avec son bonnet phrygien rouge, devient chez lui un symbole républicain popularisé, rendu vivant, un peu espiègle, jamais monumental.
L’hommage postal le prouvera après sa mort : en 1983, La Poste édite un timbre « Hommage à Jean Effel » reprenant sa célèbre Marianne cachetant une lettre. Ce timbre est présenté comme le premier timbre français de la “série artistique” illustré par un dessin humoristique. Là encore, Effel fait passer la République par la petite porte du sourire.
La Création du monde : une Bible bon enfant
Parmi ses ouvrages, La Création du monde (1951) tient une place à part. Audouard, dans son adieu, raconte qu’Effel avait « sa tête de Turc préférée », celle qu’il « prenait en main » jusqu’à en faire « Dieu lui-même », devenu « un bon vieux petit diable barbu ». C’est tout Effel : désacraliser sans détruire, rapprocher sans abaisser, faire de l’irrévérence une forme d’affection lucide.
Le même texte d’Audouard cite une flèche signalétique qu’Effel aurait rédigée avec une « affectueuse ironie » : « Sorti de rien… fils de personne. » Et il conclut sur la naissance du pseudonyme : « Sorti de la petite bourgeoisie, fils de ses œuvres, François Lejeune avait créé Jean Effel ». Puis la salutation finale, presque fleurie au sens littéral : « Salut, petit père ! Il y aura plein de marguerites sur ton tombeau. »
Prix Lénine, Est européen, et un pacifisme dessiné
Effel reçoit le prix Lénine pour la paix en 1968. Ses ouvrages sont traduits et édités, des années 1950 aux années 1970, dans les pays de l’Est européen. Il est membre dirigeant de l’Association France-Tchécoslovaquie. Ces éléments ancrent son œuvre dans une géographie politique précise : Effel n’est pas seulement “aimable”, il est aussi un dessinateur engagé, dont l’imagerie voyage avec les réseaux culturels et politiques du bloc de l’Est.
Mais, et c’est une nuance importante, son succès dépasse les camps. La Création du monde est appréciée « toutes tendances confondues » pour son côté bon enfant. C’est le paradoxe Effel : il peut être proche d’un parti, et pourtant appartenir à beaucoup plus large que le parti.
Amitiés, contradictions, et la phrase qui dérange
Parmi les faits qui complexifient le portrait, il y a aussi ceci : ami de Robert Brasillach, Effel signe en 1945 l’appel des intellectuels s’opposant à son exécution. Là encore, on retrouve une trajectoire où les fidélités personnelles, les convictions, les aveuglements possibles, les choix d’après-guerre s’entrecroisent. Effel n’est pas un saint de vitrail. Il est un homme d’encre, avec ses lumières et ses nœuds.
Fin de vie, tombeau normand, et héritage… au profit de la SPA
Jean Effel meurt le 10 octobre 1982 à l’hôpital Laennec, à Paris. Il est inhumé au cimetière de Vasouy, à Honfleur. Le détail est beau : le dessinateur de la légèreté repose face à une Normandie qui sait, elle aussi, faire des ciels drôles et graves.
Une partie importante de son œuvre, léguée par sa femme à la SPA, sera vendue aux enchères à l’hôtel Drouot le 19 février 1999. Dernier clin d’œil : même après la mort, ses dessins continuent à nourrir, à circuler, et, d’une certaine manière, à protéger les vivants, jusqu’aux bêtes.
Effel au Canard : un départ en 1950, une présence qui reste
Dans la mémoire du Canard enchaîné, Effel est celui qui est parti en 1950 sans vraiment partir, puisque le lien d’amitié, lui, est resté accroché au tableau d’affichage. Audouard le dit sans détour : « Il cesse à l’instant de dessiner. Mais rien ne pourra effacer de notre mémoire (et de la vôtre) ces dessins… » Le Canard ne fait pas ici un panégyrique académique. Il fait ce qu’il sait faire : un salut simple, précis, fraternel, en rappelant la matière même du dessin, ce mélange de tendresse, de révolte et d’impatience qui est, au fond, une manière d’aimer le monde tout en lui tirant la langue.
Pour Couac!, Jean Effel est donc un “crayon du Canard” au sens plein : un compagnon de pages (1933-1950), un homme d’images reconnu par tous, un artisan de la Marianne familière, un poète populaire dont la marguerite pousse jusque dans les marges. Et un rappel utile, aussi : dans le dessin de presse, l’histoire ne se lit pas en noir et blanc, mais en traits, en repentirs, en zones grises, en éclats de rire. Effel, lui, a réussi une chose rare : faire rire en laissant, derrière le rire, une petite fleur.









