Jean Leffel (1918-2001) : le Suisse qui dessinait pour le Canard sans passer la porte
On pourrait croire à une blague de couloir, mais non : Jean Leffel a longtemps été un collaborateur du Canard enchaîné… par correspondance. Un dessinateur suisse, fidèle au courrier, régulier au rendez-vous, et pourtant presque jamais dans les murs. Le Canard l’écrit avec cette sobriété qui dit l’attachement : il envoyait « régulièrement » ses dessins « jusqu’en 1987 », et le journal, en 2001, « ne l’a pas oublié ».
Né en 1918, Leffel appartient à cette génération qui a appris le XXe siècle à la mine de plomb, puis l’a commenté à l’encre. Une petite incertitude demeure sur le lieu exact de naissance : l’hommage du Canard (16 mai 2001) le dit « né à Lausanne », tandis qu’un dictionnaire de dessinateurs le donne « né à Genève ». Quoi qu’il en soit, on peut dire sans se tromper qu’il est né en Suisse… et que la Suisse, justement, lui est restée « dans les idées ».
Un pilier du Nebelspalter et une carrière helvétique avant tout
Jean Leffel débute en 1944. Il collabore à de nombreux magazines dans son pays et devient un pilier du Nebelspalter, ce grand hebdomadaire satirique suisse dont le nom seul ressemble à un bruit de plume qui gratte. Leffel, c’est le caricaturiste “de l’autre côté”, celui qui regarde la France avec une distance de frontière et une proximité de lecteur, et qui sait transformer l’actualité en silhouette.
Le dictionnaire Dico Solo (Catherine Saint-Martin, 1996) le situe dans une lignée graphique précise : une caricature « nettement inspirée par Cabrol », mais « dans une facture plus nerveuse ». Autrement dit : un trait qui a retenu la leçon de la simplification expressive, mais qui accélère la cadence, comme si la main voulait arriver avant la dépêche.
Au Canard (1962-1987) : un dessinateur “à distance”
Leffel collabore au Canard enchaîné de 1962 à 1987. Près d’un quart de siècle, ce n’est pas une parenthèse : c’est une saison longue, avec ses présidents, ses scandales, ses retournements, et ses promesses de “lendemains qui…” toujours reportées au prochain remaniement.
Et pourtant, détail délicieux (et très révélateur de l’époque) : il travaille « pendant plus de 20 ans au Canard sans jamais y mettre les pieds », selon le Dico Solo. Le journal arrive donc par enveloppes, repart en dessins, et la collaboration se fait au rythme postal. Leffel n’est pas un “dessinateur de bureau”, c’est un “dessinateur de boîte aux lettres”. On ne l’aperçoit que rarement, « hormis quelques apparitions certains mois d’août » : comme si l’été, relâchant les nœuds, autorisait soudain le fantôme helvétique à traverser la rue Saint-Honoré (ou la Seine) et à venir saluer.
Une manière de voir : la Suisse “dans les idées”
Le Canard lui rend, en 2001, un hommage bref mais très parlant : « Jean Leffel avait de la Suisse dans les idées et des idées dans les dessins. » La formule vaut portrait. Elle dit à la fois une origine et une méthode : une certaine clarté, une ironie à distance, un goût de l’observation plutôt que de l’emphase. De la Suisse “dans les idées”, ce n’est pas une neutralité molle : c’est une manière de tenir l’actualité à bout de bras, de la regarder sans se laisser hypnotiser par le vacarme.
Le Canard ajoute, simplement : « À sa famille et à ses proches, Le Canard, qui ne l’a pas oublié, adresse toute sa sympathie. » Les mots sont peu nombreux, mais ils viennent de loin : d’un journal qui, précisément, se méfie des grandes couronnes funéraires et préfère les fleurs dessinées.
Un dessin emblématique : Mitterrand, la “Royale” et la fleur nucléaire
Pour accompagner l’hommage du 16 mai 2001, le Canard republie un dessin de Leffel paru en 1981, au moment où François Mitterrand lance la construction d’un sous-marin nucléaire. Le titre, dans la marge, résume l’époque : « Mitterrand chouchoute la “Royale” : un 7e sous-marin nucléaire pour 1990 ». Et l’image fait ce que Leffel sait faire : condenser une politique, un symbole, un sourire inquiet.
Une main brandit une sorte de rose-atomique, mélange de pétales et d’orbites, posée sur une base qui rappelle autant l’insigne que la menace. Au pied du dessin, deux silhouettes commentent : « Il nous a fait une fleur ! » Toute la magie est là : transformer un choix stratégique et militaire en cadeau empoisonné, emballé dans du floral. La bombe devient bouquet, et l’ironie fait le reste.
Un dessinateur de presse, au-delà du Canard
La liste de ses collaborations confirme qu’il n’était pas cantonné à un seul rivage : Paris-Presse, France-Soir, Le Dauphiné libéré, et même Le Crapouillot (mentionné en 1981). Leffel circule, publie, s’adapte, tout en gardant ce ressort “cabrolien” accéléré, cette nervosité du trait qui rend les personnages à la fois simples et immédiatement identifiables.
Le Canard précise qu’il s’éteint « jeudi dernier » (dans le numéro du 16 mai 2001). Cela situe sa mort au 10 mai 2001. Disparition discrète, comme une fin de courrier : l’enveloppe n’arrive plus.
Dans une galerie de “Plumes et crayons”, Jean Leffel occupe une place à part : celle du collaborateur lointain mais constant, du voisin francophone qui n’a pas besoin de s’installer pour appartenir. On imagine facilement son rituel : découper, lire, ruminer, puis dessiner, et poster. Le commentaire politique devient un objet qui voyage, et le dessin un billet transfrontalier.
Leffel n’a peut-être pas laissé une mythologie aussi immédiatement populaire que d’autres grands noms, mais il incarne une forme rare de fidélité artisanale : faire le métier, longtemps, sans bruit, et laisser au journal quelques images qui, des années plus tard, savent encore faire sourire, même quand elles parlent d’acier et d’atome. En somme : une fleur… mais de celles qui poussent dans l’encre.






