Pol Ferjac (Paul Levain)
Repères
Paul Levain, dit Pol Ferjac (et parfois Polferjac), naît le 4 juin 1900 au Merlerault (Orne) et meurt le 8 juin 1979 à Nice. Dessinateur humoriste, caricaturiste politique et théâtral, il compte parmi les signatures durables du Canard enchaîné, où il entre en 1924 et dont il reste l’un des piliers jusqu’à sa retraite au début des années 1970.
Formation et débuts
Fils d’épicier, il suit sa scolarité au lycée d’Alençon, puis se forme à Paris, aux Arts décoratifs, tout en fréquentant les milieux artistiques d’une capitale qui carbure alors aux ateliers, aux cafés, aux journaux. Très tôt, il choisit la presse comme terrain d’exercice: un dessin rapide, direct, d’un seul jet, avec cette manière de faire naître un personnage “d’un trait” et de le rendre immédiatement reconnaissable.
Le Canard: une longue fidélité (1924–1973)
Au Canard, Ferjac s’installe dans la durée: il y donne ses premiers dessins en 1924 et ne cesse d’y revenir, semaine après semaine, jusqu’à sa retraite. Dans la maison, il devient progressivement une figure de référence, au point d’être présenté, à la fin de sa vie, comme le doyen du journal. Son style se place volontiers entre caricature et portrait: il simplifie, il accroche, il fait surgir une silhouette, un tempérament, parfois au détriment de la ressemblance photographique, mais toujours au bénéfice du “personnage”.
Il ne se limite pas au Canard. Avant-guerre, il collabore à de nombreux titres, en particulier dans la presse de gauche non communiste, et l’on retrouve sa signature dans des périodiques variés, au gré des commandes et des amitiés de rédaction.
Affiches, salons, coups de crayon en public
Ferjac ne vit pas seulement dans la marge blanche des journaux. Il réalise des affiches électorales (notamment pour le Parti socialiste en 1936), participe à des manifestations et rendez-vous d’artistes (la Foire aux croûtes), et expose au salon “Satire 37”. Son trait, enlevé, schématique, et le plus souvent sans retouche, lui permet de passer d’un visage à une scène avec une économie de moyens qui tient de la prestidigitation, mais au service de l’efficacité.
Guerre, scène et livres d’enfants
Engagé volontaire en 1918 dans les chasseurs alpins, il connaît aussi la mobilisation de 1940, dans l’aérostation près de Paris, ce qui lui laisse la possibilité de continuer à dessiner un temps. Pendant la période de guerre, il se produit sur scène et diversifie ses activités, tout en travaillant à l’illustration et à l’édition: il crée des albums pour enfants et co-signe avec Henri Monier un ouvrage resté fameux dans leur bibliographie commune, Sans tickets (1942). Il participe aussi à des travaux de décoration (notamment pour des salles de restaurant), un artisanat de l’image où le crayon sert autant à gagner sa vie qu’à tenir debout.
Après 1944: retours, collaborations et “trio” du Canard
À la Libération, Ferjac retrouve ses collaborations de presse. Il illustre notamment Les contes du grand-père Zig d’Alexandre Breffort et poursuit un travail protéiforme, entre pages imprimées, commandes et projets d’édition. Au Canard, il fait partie de cette génération qui assure la continuité, accueillant les nouveaux venus, transmettant les usages de maison, l’esprit des réunions, et ce sens du collectif qui tient autant du métier que de la camaraderie.
Un hommage publié après sa mort insiste sur la place qu’il occupait dans le petit monde du journal: associé de longue date à Henri Monier et Grove, il forme avec eux un trio emblématique, de ceux qu’on imagine aussi bien à la table d’un café qu’au travail, à “sortir” une page comme on sort un bon mot, mais avec la discipline du professionnel.
Vie privée
Le 20 mai 1930, il se marie à Paris. De cette union naît en 1932 sa fille Anouk Ferjac, qui deviendra comédienne. Les années de guerre touchent aussi la sphère familiale, notamment du fait des persécutions antisémites subies par ses proches; cet arrière-plan éclaire, sans l’expliquer entièrement, sa manière de se déplacer vers d’autres scènes (la scène, l’illustration, les livres) lorsque la presse se referme ou se défigure.
Retraite au Midi et derniers échos
Ferjac se retire dans le Midi au début des années 1970. Il cesse de dessiner en 1974, mais reste, dit-on, relié au Canard par un fil solide: celui des habitudes, des amitiés, et d’une fidélité qui ne se dément pas. Peu avant sa disparition, il écrit encore pour demander une date de réunion du journal, comme si le calendrier de la maison demeurait une boussole personnelle.
Manière et “moteur” de travail
Son art repose sur une conviction simple, presque un mode d’emploi: la légende comme déclic. Il résume lui-même ce mécanisme par une formule qui dit l’essentiel: “Mon dessin vient plus librement si j’en ai avant la légende.” Chez lui, le texte n’illustre pas l’image; il la provoque, l’allume, puis le trait vient cueillir le visage ou la scène, net, sans fioriture, avec ce qu’il faut de justesse pour que le lecteur reconnaisse immédiatement la comédie humaine.
Dessinateur français, né à Issanchou-les-Espinouzes (Cantal). Artiste élégiaque à la grâce légère et suave. A la fois novateur, psychologue et moraliste, son exécution est magistrale. A représenté des scènes parfois triviales de la vie domestique. Son Buzelin au bain témoigne d’une grande vigueur dans le tracé et d’un coloris fluide et transparent. Il a, dans ses fresques du lavoir municipal d’Arpajon, poussé au plus haut point la rigueur du procédé et le sens de la lumière. Numismate réputé, il est, de plus, agoraphobe et décoré des palmes académiques.
Source: Il n’est bon bec que de canard, Extrait de la Vie des Hommes Illustres, décembre 1954
Dans ses jeunes années, il avait fréquenté les Beaux-Arts mais surtout les Montparnos des années 20, les peintres faméliques et fabuleux qui hantaient « Le Dôme » ou « La Coupole « . Il avait vécu passionnément cette époque sur laquelle il était intarissable de souvenirs et d’anecdotes.
Au « Canard » de Maréchal, du « Café du Cadran » , du pèlerinage pantagruélique à Juliénas pour le numéro 1.000, Pol Ferjac – de son vrai nom Paul Levain -formait, avec Henri Monier et Grove un trio fameux, une bande des trois superbe. Avec eux, il était de tous les coups, de toutes les virées, dans ces temps qui n’étaient pas encore aseptisés et où on s’amusait du moindre canular. Pol en a raconté quelques-uns dans le livre consacré à Monier.
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Pendant l’Occupation, pour vivre, Ferjac, Monier et Grove illustraient des livres d’enfants et, parfois, grâce à l’ingéniosité de Grum, trouvaient à décorer des restaurants de marché noir. Ils n’arrivaient pas toujours à être payés, mais ils exigeaient toujours d’être nourris, et, pour, manger à leur faim le plus longtemps possible, ils faisaient traîner la décoration pendant des semaines ou des mois, au désespoir du patron.
Quand Le Canard reparaît à la Libération, Ferjac en est bien sûr l’un des piliers, Avec Grove et Monier, Il accueille les jeunes générations qui n’ont pas connu Maréchal. Bon copain, ami fidèle, plein de gentillesse, il a un cœur d’or, et de temps en temps des colères, homériques, aussi vite apaisées que brusquement éclatées, qui font trembler les murs de la rue des Petits-Pères. Comme on voudrait qu’il puisse en avoir aujourd’hui !
Il s’était retiré à Nice il y a une dizaine d’années mais son cœur n’avait pas décroché du « Canard « . Il battait toujours à l’unisson du nôtre. Plusieurs fois par an, on le voyait réapparaître souriant, heureux de se retrouver parmi nous, avec sa silhouette de Normand solide. Il semblait indestructible.
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Roger Fressoz, Le Canard Enchainé, 13 juin 1979












