Raoul Guérin, dit “Toto Guérin”
Repères
Raoul Guérin naît à Paris le 18 avril 1890 et y meurt le 27 mars 1984. Fils d’un fabricant d’étiquettes, il commence par “assurer divers petits boulots” avant d’entrer franchement dans la vie du dessin. Son nom reste attaché à une forme très française du trait à légende, où la phrase et l’image se répondent comme deux complices qui finissent la blague ensemble.
Des journaux de poilus au Canard
Il publie ses premiers dessins dans des journaux de poilus, pendant la Première Guerre mondiale. Blessé puis réformé, il embrasse la carrière de dessinateur humoriste. Cette bascule est décisive: chez Guérin, la guerre ne devient pas une pose, elle devient un accélérateur de regard, une manière de résumer les hommes et leurs travers en quelques lignes et deux points.
Au Canard enchaîné, où on retient sa collaboration de 1918 à 1927, il s’inscrit dans cette tradition de la vignette à légende où le dessin ne sert pas d’illustration, mais de déclencheur. Légendes et dessins s’entremêlent: réunis, ils forment un “bloc humoristique” d’un seul tenant, comme une petite machine à esprit.
Un style: l’actualité en raccourci, le parlement en théâtre
Guérin pratique le dessin d’actualité et le dessin parlementaire. Il observe vite, cadre vite, tranche vite: une silhouette, un parapluie, un chapeau melon, et le monde se met à parler. Sa manière tient du condensé: peu de traits, mais une posture entière; peu de mots, mais une chute nette.
Toto Guérin: l’enfant-porte-voix
Il invente Toto, un personnage d’enfant dont la renommée va jusqu’à donner à son créateur le surnom de “Toto Guérin”. L’enfant, en apparence naïf, devient un commentaire permanent de l’époque: un angle oblique, un œil candide qui sait très bien ce qu’il fait. Ce “Toto” ne se contente pas d’être une trouvaille: il devient une signature vivante, un filtre comique à travers lequel l’actualité passe et se trahit.
Montmartre, la Commune libre, et la vie de bande
Guérin appartient au paysage montmartrois de l’entre-deux-guerres. Il figure parmi les fondateurs de la Commune libre de Montmartre (1920), cette république de la Butte à la fois canular, sociabilité et geste d’esprit. C’est une dimension importante de son personnage public: le dessinateur n’est pas seulement à sa table, il est aussi dans une bande, dans un quartier, dans un théâtre de rues.
Prolifique, exposant, “syndical”
Membre des Humoristes, il expose (notamment du côté des salons et des cercles d’humour). Il devient président du syndicat des dessinateurs de journaux en 1937, et la même année est fait chevalier de la Légion d’honneur. Cette reconnaissance officielle ne gomme pas son tempérament: Guérin demeure un artisan d’atelier mental, prompt à l’ironie, fidèle aux personnages qu’il a campés.
Affiches, animation, livres, publicités
Son activité ne se limite pas au dessin de presse. Il réalise l’affiche d’Aujourd’hui en 1940 et participe à des dessins animés de Lortac. Il illustre également, et travaille pour des publicités, avec un goût marqué pour les séries (dont des séries de cartes postales). Il illustre aussi des auteurs comme Jean Vertex et Georges de La Fouchardière, preuve que son trait sait accompagner une plume sans se faire oublier.
Dans sa bibliographie, on relève notamment deux albums: 260 dessins de Toto Guérin et de son père (1935) et Nos bons toubibs (1950). Plus tard, en 1979, il publie Souvenirs d’un dessinateur de presse, comme si, après des décennies à commenter le monde, il acceptait enfin de se laisser commenter lui-même.
Une zone sombre: l’Occupation et ses suites
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il rédige et illustre plusieurs fascicules pro-allemands. Cette collaboration lui vaudra, à la Libération, une interdiction de presse pendant deux ans. Dans une trajectoire aussi longue, cette séquence fait tache d’encre: elle oblige à regarder l’œuvre sans en gommer les angles, et à rappeler que l’histoire d’un dessinateur de presse est aussi une histoire de choix, de contextes et de compromissions possibles.
Une profession de foi sur le dessin
Guérin laisse aussi des phrases qui ressemblent à une déclaration d’atelier: il y défend l’idée qu’on ne dessine pas “sans raison”, ni “sans le prétexte”, qu’il faut une envie de dessiner, du goût, et même un plaisir. Il définit également son personnage comme le type de monsieur qui ne comprend pas, qui s’étonne de tout et s’en effraie: ce portrait moral éclaire, en creux, la mécanique de ses vignettes, fondées sur l’incompréhension bourgeoise comme moteur comique.
Le dernier trait
Il dessine encore à un âge avancé. Et, fidèle à un humour de conclusion, sa “dernière facétie” aurait été d’épouser son infirmière quarante-huit heures avant de mourir: une chute de fin de vie, presque écrite comme une légende de Toto Guérin, mais sans case pour la refermer.







