Robert Fuzier (1898-1982), dessinateur socialiste et artisan de papier
Robert Félix Fuzier naît le 30 novembre 1898 à Paris et meurt le 29 novembre 1982 à Rocquemont (Oise). Tour à tour décorateur, journaliste et dessinateur de presse, il traverse le XXe siècle avec un crayon tenu comme une pancarte: non pour “faire joli”, mais pour rendre visible une ligne politique, des colères, des espoirs, et l’actualité vue depuis le trottoir des militants.
Origines et formation: de la broderie aux journaux
Fuzier grandit dans un milieu où l’image se fabrique au quotidien. Élevé par son père, Félix Fuzier, qui dirige une entreprise de décoration en broderies, il commence naturellement dans cette branche. La vie familiale se recompose ensuite autour de sa mère, Berthe Serano, artiste-peintre à l’esprit volontiers contestataire, qui se remarie en 1927 avec Henri-Paul Gassier, caricaturiste alors très en vue dans la presse de gauche: Fuzier deviendra ainsi le beau-fils de Gassier, et bénéficie de ce compagnonnage décisif.
La guerre de 14-18: prisonnier, gazé, puis “deux ans en sana”
Mobilisé en 1916 au 156e régiment d’infanterie, fait prisonnier, interné au camp de Merseburg, il retrouve la liberté en novembre 1918. Mais la guerre continue dans le corps: atteint par les gaz, il doit passer deux ans en sanatorium. Cette expérience, lourde et longue, pèse sur sa trajectoire: elle explique à la fois son détour par des métiers “stables” (décoration, sculpture) et l’énergie qu’il mettra ensuite à dessiner contre les fauteurs de guerre.
Les débuts dans la presse: Le Soir et une palette de rubriques
À la fin des années 1920, il élargit ses activités. Il débute au quotidien Le Soir (janvier 1928), où il illustre des feuilletons, anime des rubriques de spectacles (music-hall, cirque, théâtre, arts) et met en place une bande régulière sur l’actualité politique. Quand Le Soir s’effondre (1932), il passe dans l’hebdomadaire qui en prend le relais. En parallèle, il multiplie les collaborations, du dessin comique aux pages “spectacle”, du sport à la chronique politique, dans une constellation de titres où il apprend à être à la fois dessinateur et reporter.
Le dessinateur de la SFIO: Le Populaire et la pédagogie par l’image
Son nom s’impose surtout grâce à son travail pour la presse socialiste. Les sources diffèrent sur la date exacte de son adhésion à la SFIO (1930 ou 1931), mais, dès 1931, il signe un contrat d’exclusivité avec Le Populaire, quotidien central du parti. Il y devient un collaborateur majeur: dessins en première page, bande hebdomadaire, reportages illustrés, et, à partir de 1932, une série destinée aux enfants (“Les Aventures de Dédé et Doudou”) qui raconte la découverte des injustices du monde capitaliste. Il travaille aussi pour des organes socialistes de province.
Dans ces années, il met son crayon au service de deux grandes campagnes successives: d’abord le désarmement et la dénonciation des “fauteurs de guerre”, puis, à partir de 1934, la lutte antifasciste et l’exaltation de l’unité ouvrière et du Front populaire. En 1932, il matérialise son engagement pacifiste en publiant l’album Vive la guerre, présenté comme un hymne à la paix. Parallèlement, il met en place un véritable service artistique pour le journal, réalisant décors et dispositifs visuels pour réunions et manifestations.
1936-1938: au cabinet de Léo Lagrange, l’art au milieu des fêtes
Après la victoire du Front populaire, Fuzier est attaché au cabinet de Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État aux Sports et aux Loisirs (1936-1938). Il est chargé de missions, représente Lagrange dans de nombreuses manifestations, participe à l’organisation de grandes fêtes “d’art et de sports”, s’implique dans le développement des auberges de jeunesse, maisons de jeunes, clubs de loisirs et centres culturels, et assure une part de la direction artistique liée au pavillon sports-loisirs de l’Exposition de 1937. Il est aussi envoyé spécial à Barcelone en juillet 1936, au moment où la guerre civile espagnole éclate: il voit l’événement au plus près, et le raconte.
Occupation: arrêt du “journalisme officiel”, résistance, prison
Au début de la guerre, il se replie avec l’équipe du Populaire en zone non occupée. Dès l’Occupation, il cesse toute activité journalistique officielle et s’établit en Auvergne, à Aigueperse, comme artisan-décorateur (sculpture, travaux d’atelier): une façade pratique, mais aussi un abri pour continuer à agir. Il participe à la Résistance, contribue au Populaire clandestin, assure des liaisons, et se trouve repéré comme animateur actif d’un groupement résistant. Arrêté en août 1943, emprisonné (notamment à Moulins, puis à Fresnes), il est relâché en mai 1944. Il rejoint alors Libération-Nord et fait partie de ceux qui, le 23 août 1944, installent Le Populaire dans les locaux du journal Le Matin.
Le Canard enchaîné (1944-1945): une collaboration brève, dans le grand redémarrage
Dans l’immédiat après-Libération, Fuzier reprend un intense travail de presse: il continue avec Le Populaire et ses satellites, lance et dirige Sport Vu (placé “sous le signe de Léo Lagrange”), collabore à divers titres socialistes ou compagnons, et participe aussi à des feuilles satiriques. C’est dans ce contexte bouillonnant qu’il collabore au Canard enchaîné en 1944-1945.
Son passage au Canard se comprend comme un moment de jonction: un dessinateur formé dans la presse de combat, rompu à la pédagogie politique par l’image, arrive dans un journal qui retrouve son souffle, son public, et sa liberté de ton après les années noires. La collaboration est courte, mais cohérente avec le reste de son parcours: la satire, chez lui, n’est pas une posture, c’est une méthode de lecture du monde.
Après 1945: dissidence socialiste et presse “compagnonne”
Fuzier rompt avec la direction de la SFIO quand il la juge infidèle aux principes initiaux. En 1947, il participe à la renaissance de la tendance Bataille socialiste, cosigne un manifeste dénonçant la Troisième Force, la scission syndicale et la répression des grévistes. Exclu (ou partant avant l’exclusion), il rejoint l’aventure du Parti socialiste unitaire (première version), siège à sa direction jusqu’en 1951 et fournit à son organe une bande politique régulière, comme aux grandes heures du Populaire.
Il devient ensuite l’un des animateurs administratifs et graphiques de projets liés à la gauche non gouvernementale, notamment autour des Cahiers internationaux (dont il est co-directeur après-guerre et administrateur durant plusieurs années). Il collabore à des titres proches du PCF sans être anticommuniste, s’implique durablement dans le quotidien Libération d’Emmanuel d’Astier, et publie de nombreuses histoires en images et séries: autant de manières de faire passer l’actualité par le récit, le gag, l’aventure populaire.
Sous la Ve République, il poursuit ce parcours de dissident: Parti socialiste autonome, puis Parti socialiste unifié, avant de réintégrer le Parti socialiste en 1974.
Œuvre, style et terrains d’expression
Avant-guerre, il signe des bandes dessinées au style parfois semi-réaliste; après-guerre, il développe des histoires en images et des séries nombreuses. Il expose aussi (notamment à Satire 37). Au fil de sa carrière, il alterne dessin politique, narration illustrée, reportages graphiques, chroniques de spectacles: un même geste, appliqué à des supports différents, avec une constante: donner un visage aux forces sociales et à leurs affrontements.
Vie privée et ancrage “Canard”
En 1928, il épouse Marcelle Pacaut (1904-2000). Après la Libération, elle devient secrétaire de rédaction du Canard enchaîné et s’investit dans la mémoire des dessinateurs, notamment autour de Cabrol. Fuzier laisse un fils, Jacques (imprimeur et éditeur), issu d’une liaison antérieure, et une fille, Françoise (architecte d’intérieur).
Repères chronologiques
- 1898 : naissance à Paris.
- 1916-1918 : mobilisation, captivité, gaz; sanatorium ensuite.
- 1928 : débuts au Soir; mariage avec Marcelle Pacaut.
- 1931 : contrat d’exclusivité au Populaire.
- 1932 : album Vive la guerre (pacifiste).
- 1936-1938 : cabinet Léo Lagrange; missions, fêtes, Exposition 1937.
- 1943-1944 : arrestation, emprisonnement, libération; Libération-Nord.
- 1944-1945 : collaboration au Canard enchaîné.
- 1947-1951 : rupture SFIO, Parti socialiste unitaire (première version), bande politique régulière.
- Années 1950-1960 : presse de gauche et récits en images (dont Libération).
- 1974 : retour au PS.
- 1982 : décès à Rocquemont.






