Rü (Albert Quéméré, 1924-1995), l’angle juste et le silence de la légende
Rü, de son vrai nom Albert Quéméré, naît le 12 août 1924 à Paris et meurt le 15 octobre 1995 en Essonne. Fils de puisatier, il commence par apprendre le métier au sens artisanal du mot: la gravure, la main qui taille, l’œil qui mesure, la patience qui polit.
De Sèvres aux cartes: une formation de graveur, une discipline de dessinateur
Formé à l’école Estienne, il se spécialise en taille-douce et en dessin de publicité. Diplômé en 1944, il entre aussitôt à la Manufacture nationale de Sèvres comme graveur-décorateur. Après la guerre, il passe par le service cartographique des armées: il y dessine cartes et illustrations, un apprentissage de la synthèse qui laisse des traces dans son humour comme dans ses silhouettes.
Démobilisé, Quéméré revient au civil par le travail graphique: gravure de reproduction, illustration de livres, couvertures, publicité, jusqu’aux objets très concrets de l’imprimé (emballages, maquettes). Il suit aussi les cours de Robert Lesbounit à Montparnasse et participe à des travaux décoratifs, dont une fresque d’église à Montrouge.
Naissance d’un pseudo: “RU” devenu “Rü”
Le pseudonyme naît d’un petit accident de lecture, comme il en arrive souvent aux artistes quand la typographie se mêle de baptiser. Ses premiers dessins, publiés pour remplacer au pied levé une illustration manquante, sont signés “RV” (en référence à un prénom). Le public lit “RU”. Il adopte alors Rü, et le nom reste: bref, mémorisable, et déjà visuel.
Au Canard enchaîné (1959-1960): un trait sans fioriture
Rü collabore au Canard enchaîné de 1959 à 1960. À cette époque, son dessin se reconnaît au premier coup d’œil: un humour d’invention, servi par une ligne anguleuse, dépouillée, sobre, immédiatement identifiable. Il n’a pas besoin d’en rajouter: l’idée est déjà dans l’os.
Passionné d’art égyptien et de cubisme, il en tire une manière d’aller droit au volume et au signe. Un regard résume, une bouche tranche, une épaule suffit à faire entendre un caractère. Rü défend un dessin direct, “sans fioriture”, volontiers instinctif, et souvent sans légende, ce qui n’est pas le chemin le plus facile dans la presse: l’image doit alors porter seule le choc, la nuance, et la chute.
Noir et Blanc, la publicité, puis l’enseignement: le dessin comme métier complet
Une grande part de sa trajectoire se joue dans l’hebdomadaire Noir et Blanc, où il devient conseiller artistique salarié. En parallèle, il continue à dessiner pour la presse et à produire des images de commande, tout en réservant longtemps l’essentiel de son travail d’actualité et de caricature à son terrain principal.
En 1961, il revient à l’école Estienne et y enseigne. Il y transmet la grammaire de l’imprimé: maquette, mise en page, typographie, mais aussi, plus largement, une histoire et une pratique du dessin et des arts graphiques. L’atelier rejoint la salle de cours: même exigence du trait utile, même obsession de la clarté.
Dernières années: continuer à dessiner, même hors des journaux
Des ennuis de santé l’obligent à réduire puis à cesser le dessin de presse au tournant des années 1970, tandis que Noir et Blanc disparaît. Rü s’éloigne alors des journaux, sans cesser de dessiner. Il réapparaît plus tard dans quelques manifestations et festivals, comme une signature que les amateurs reconnaissent immédiatement, même après des années d’absence.
Un style: “repérable” parce qu’il vise l’essentiel
Ce qui demeure de Rü, c’est une idée presque pédagogique de l’humour graphique: enlever plutôt qu’ajouter, faire tenir une personnalité dans une coupe franche. L’inspiration (Égypte, roman, cubisme) n’est pas décorative: elle devient méthode. Et cette méthode fabrique une œuvre qui se lit vite, mais ne s’épuise pas vite.


