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N° 1682 du Canard Enchaîné – 14 Janvier 1953

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14 janvier 1953 : R. Tréno, ou la stupeur devant l’humanisme à géométrie variable

“Crime et sentiment”, une une du Canard qui rapproche l’élan de solidarité et la fabrication du désastre

Dans l’édition du Canard enchaîné datée du 14 janvier 1953, R. Tréno signe en une un texte d’une ironie sombre, presque accablée, intitulé Crime et sentiment, avec ce sous-titre admirablement canardesque : « ou l’étonnante surprise d’un très vieux lecteur ». Le procédé est simple et redoutable. Tréno feint de s’effacer derrière ce « très vieux lecteur du Canard », qui lui adresse deux coupures du même journal paru le même matin. Deux nouvelles sans rapport apparent, mais dont le rapprochement suffit à produire un vertige moral. La première annonce l’appel lancé autour de la petite Catherine Jelen, fillette atteinte de leucémie, pour laquelle « les spécialistes du monde entier » se mobilisent. La seconde évoque les savants américains préparant une « bombe à poussière mortelle », autrement dit une arme radioactive capable de tuer ou de déformer des populations entières.

Le contraste est si brutal qu’il ferait presque passer la satire pour un simple constat. D’un côté, des chercheurs, des médecins, des solidarités internationales, toute une humanité penchée sur le cas d’une enfant qu’on voudrait sauver, ou à défaut dont le père espère au moins que l’épreuve servira à sauver « d’autres enfants ». De l’autre, dans « le silence de leur laboratoire », d’autres savants travaillent froidement à perfectionner un « insecticide pour hommes », cette « mort parfumée des bipèdes » qui condense à elle seule le ton de Tréno : une formule de chroniqueur, oui, mais qui serre la gorge plus qu’elle ne fait sourire.

Nous sommes en janvier 1953. La Seconde Guerre mondiale est finie depuis moins de huit ans, Hiroshima et Nagasaki ont inauguré l’ère atomique, la guerre de Corée n’est pas terminée, la guerre d’Indochine se poursuit, et la guerre froide a installé dans les esprits une normalité nouvelle : celle d’une paix armée jusqu’aux dents, où l’on parle désormais avec un sérieux de technicien de la meilleure manière d’anéantir des masses humaines. C’est cette coexistence du soin et du massacre, de la pitié et de la planification meurtrière, qui constitue le vrai sujet de l’article.

Le “très vieux lecteur” comme faux naïf et vrai moraliste

Le masque du « très vieux lecteur » permet à Tréno un jeu d’écriture dont il use à merveille. Ce lecteur s’étonne, « se tient la tête entre les mains pour essayer de comprendre ». Il découvre, ou feint de découvrir, que l’humanité peut dans le même souffle organiser une chaîne de secours pour une enfant malade et mettre au point, avec le même sérieux scientifique, une machine capable de semer la mort à grande échelle. Tréno s’amuse de cette surprise, tout en lui donnant toute sa portée. Le « très vieux lecteur » a l’air ingénu, mais il met le doigt là où cela fait mal : non dans une contradiction passagère, mais dans une structure profonde du monde moderne.

Car Tréno ne croit pas un instant qu’il s’agisse d’un accident, d’une bizarrerie de l’actualité, d’un collage malheureux entre deux brèves incompatibles. « Ces deux nouvelles, réflexion faite, ne jurent nullement d’être accouplées. Elles se complètent admirablement. » Le mot est capital. Elles se complètent. Il n’y a pas d’un côté la belle âme et de l’autre la barbarie. Il y a une seule civilisation, suffisamment habile pour greffer un rein, sauver un enfant, tirer un chien d’un puits, rédiger des conventions pour la protection des baleines, et dans le même temps fabriquer avec méthode les instruments de sa propre sauvagerie.

Ce n’est donc pas une dénonciation de circonstance, mais une radiographie. Tréno dissèque la bonne conscience moderne. Il montre que l’homme n’est pas partagé entre deux natures opposées, l’une bonne et l’autre mauvaise. Il est capable des deux à la fois, souvent avec les mêmes outils, les mêmes qualifications, parfois les mêmes institutions. Le chirurgien et l’ingénieur de mort sortent du même moule. Les « réparateurs » et les « destructeurs », écrit-il, « sont du même modèle ; ils ont simplement opté à l’âge de l’orientation professionnelle pour des voies différentes. » La formule est sèche, cocasse en apparence, sinistre au fond. Voilà la fiche de poste du XXe siècle.

La science, ni ange ni démon, mais disponible

Ce que Tréno met en cause n’est pas la science en elle-même, encore moins les savants pris comme caste abstraite. Son texte est plus précis, et plus féroce. Il décrit une science disponible, c’est-à-dire prête à servir aussi bien la guérison que l’extermination. L’image des « spécialistes du monde entier mobilisés au service de la petite malade » pourrait relever du merveilleux moderne, de la fraternité internationale par le savoir. Mais cette fraternité ne supprime en rien son envers. D’autres spécialistes, ailleurs, sont tout aussi mobilisés, avec la même compétence, la même discipline, la même froideur opératoire, au service non plus du salut d’un être mais de la mise à mort des multitudes.

Le passage sur la « bombe à poussière mortelle » est à cet égard exemplaire. Tréno cite le texte d’agence dans sa platitude presque bureaucratique. Il suffirait de respirer une certaine quantité de poussière radioactive, et la mort s’ensuivrait, ou bien surviendraient des modifications de la constitution des êtres. Toute l’horreur moderne est là : dans ce langage neutre, clinique, administrativement propre, qui rend dicible l’indicible. La mort de masse n’est plus hurlée par un soudard, elle est formulée par un communiqué technique.

Le grand mérite de Tréno est de ne pas se laisser hypnotiser par les abstractions. Il traduit aussitôt. Cette arme, dit-il, c’est « un insecticide pour hommes ». La formule rabaisse brutalement l’espèce qui se prétend civilisée au rang de vermine qu’on traite par pulvérisation. Le satiriste, ici, travaille comme un démystificateur. Il retire à la technologie son masque savant pour lui rendre son sens réel : tuer proprement, loin, beaucoup.

Du Titanic au Champollion, de l’enfant sauvé aux morts anonymes d’Asie

L’article devient encore plus acide lorsqu’il s’élargit de la contradiction scientifique à la hiérarchie des émotions publiques. Tréno rappelle combien le monde entier s’émeut lorsqu’un navire est en perdition, « du Titanic au Champollion ». La référence au paquebot Champollion, échoué en 1952 au large du Liban, n’est pas gratuite : elle ancre le texte dans une actualité récente et montre la puissance des catastrophes visibles, spectaculaires, individualisées. On suit alors « d’heure en heure croissante » les efforts de sauvetage, comme si l’espèce entière retenait son souffle.

Mais « qu’une guerre éclate », et les bateaux, les sous-marins, les hommes sombrent « sans qu’aucune âme s’en émeuve ». La phrase n’exagère qu’en apparence. Ce que Tréno vise, c’est la désinvolture acquise devant les morts en série. Plus la destruction devient vaste, répétée, abstraite, moins elle touche. À l’inverse, un chien tombé dans un puits, une greffe, un enfant sauvé, une histoire singulière, identifiable, peuvent faire vibrer « la sentimentalité des foules ».

La formule est cruelle, mais juste. Tréno n’attaque pas la compassion. Il attaque son caractère sélectif, théâtral, presque décoratif. On s’émeut là où le récit est prêt, là où la victime a un visage, là où l’événement se prête au feuilleton moral. Pendant ce temps, « des tombes, pendant ce temps, s’ouvrent par centaines chaque jour sur la terre d’Asie pour d’autres jeunes gens, et le monde s’en fout ». Le mot tombe comme une gifle. Et il faut le laisser tel quel. En janvier 1953, l’Asie, c’est la Corée toujours en feu, c’est l’Indochine où la France poursuit une guerre coloniale qui ne dit pas encore son nom de défaite. Le lecteur du Canard entend très bien ce sous-texte. La mort lointaine, répétitive, militaire, ne bénéficie pas de la même pitié que le drame singulier.

Les monstres ont une fleur bleue au fond du cœur

Le moment le plus venimeux de l’article est sans doute celui-ci : « Les pires monstres ont une fleur bleue au fond du cœur, un petit jardin secret qu’ils arrosent d’une larme en cachette : Goering aimait les bêtes et le capitaine Kahn d’Oradour est sûrement un bon papa. » Tout Tréno est là, dans cette façon de tirer une conclusion morale à rebours des consolations habituelles.

On entend souvent, et déjà à l’époque, que tel criminel aimait les enfants, les chiens, la musique, les couchers de soleil, ou qu’il était excellent père de famille. Comme si une once de sensibilité privée pouvait corriger, compenser, humaniser le reste. Tréno pulvérise cette baliverne sentimentale. Le goût des bêtes de Goering n’ôte rien à Goering. Les qualités domestiques du capitaine Kahn n’effacent en rien Oradour. L’homme moderne aime découper sa conscience en compartiments étanches, afin de demeurer fréquentable malgré l’horreur. Le chroniqueur se charge ici de faire sauter les cloisons.

Cela rejoint la phrase terminale, d’une noirceur superbe : « nous sommes tous des Tartuffes ». Le mot est bien choisi. Il ne dit pas seulement l’hypocrisie au sens courant, il renvoie à une duplicité installée, socialement admise, presque honorable. Nous nous racontons que la petite Catherine, ou le garçon au rein greffé, sont la preuve de notre humanité. Tréno répond : non, ils sont surtout « nos pâles alibis ». C’est rude, presque injuste en apparence, mais c’est précisément là que mord la pensée du Canard. L’acte de secours n’est pas nié. Il est remis à sa place : celle d’un geste réel, honorable même, mais insuffisant pour blanchir l’espèce de ce qu’elle organise par ailleurs.

Une une du Canard dans la grande tradition du désenchantement lucide

Cette une du 14 janvier 1953 appartient à une veine profonde du Canard enchaîné : celle qui ne se contente pas d’épingler les puissants ou de brocarder les ridicules, mais qui s’attaque à la comédie morale des sociétés modernes. Tréno n’y joue pas le donneur de leçons. Il écrit en moraliste satirique, ce qui n’est pas du tout la même chose. Il n’exhibe pas sa vertu, il démonte nos arrangements avec elle.

Il le fait, en outre, dans une langue très tenue, très souple, où la fantaisie du « très vieux lecteur » n’est qu’un hameçon. Derrière la conversation, il y a un réquisitoire. Derrière les formules savoureuses, un froid profond. Derrière le petit théâtre de la surprise, une évidence terrible : l’humanité n’est nullement scandalisée par le crime en soi. Elle l’est surtout quand le crime devient visible, racontable, médiatisé, quand il sort des coulisses. « Ce n’est pas le crime qui gêne les hommes, c’est de le connaître. » Voilà peut-être la phrase la plus décisive de l’article. On pourrait presque en faire une devise noire du siècle.

R. Tréno signe donc ici un texte bref, mais très dense, où la petite Catherine Jelen, les atomistes américains, Goering, le capitaine Kahn, le Titanic, le Champollion, les baleines, le chien anglais tiré de son puits et les jeunes morts d’Asie se retrouvent dans la même nasse. Ce n’est pas un collage arbitraire : c’est la carte exacte de notre sensibilité déréglée. Le génie de l’article est de montrer que le sentiment n’annule pas le crime, qu’il peut même fort bien cohabiter avec lui, lui servir d’écran, de supplément d’âme, de certificat de respectabilité.

Sous son titre de roman-feuilleton, Crime et sentiment n’a donc rien d’une bluette. C’est un texte sur l’époque atomique, sur le spectacle de la compassion, sur la division du travail entre les sauveurs et les exterminateurs, et sur notre besoin permanent d’alibis moraux. Un article de une, court mais lourd, qui rappelle que le Canard, quand il se fait grave, ne cherche pas à attendrir. Il cherche à réveiller. Et, en janvier 1953, le réveil a la sonnerie d’un glas.