N° 1733 du Canard Enchaîné – 6 Janvier 1954
N° 1733 du Canard Enchaîné – 6 Janvier 1954
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Cinq minutes chez le président Coty, par Gabriel Macé
En janvier 1954, Le Canard décroche une exclusivité : une visite imaginaire chez René Coty, tout juste élu président. Gabriel Macé transforme l’entretien en scène savoureuse où calvados, pommiers, cheptel normand et lectures rustiques composent le portrait involontairement comique d’un chef de l’État aussi affable qu’imprévisible. Entre autodérision normande, culture « terroir » et réponses évasives du type « peut-être ben que oui, peut-être ben que non », le journal saisit l’essence d’un président choisi pour ne froisser personne. Un chef de l’État… à la mode de Caen.
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Un président « à la mode de Caen » : Coty vu par le Canard
Lorsque Gabriel Macé obtient en janvier 1954 un entretien (imaginaire) de cinq minutes avec René Coty, fraîchement élu président de la République, Le Canard comprend immédiatement la matière comique offerte par ce chef de l’État que personne n’attendait, sinon les Normands… et les amateurs de calembours. Le journal ne se prive pas d’en jouer : Macé aligne les notations sur « le beurrré d’ironie », les pommes, le cidre, les traditions rurales et cette légendaire indécision normande dont Coty devient l’incarnation tranquille, presque philosophique.
Une galerie normande : pommiers, bovins et bibliothèques rurales
Le texte s’ouvre comme un pastiche des grands entretiens présidentiels : mise en scène soignée, protocole, attente, émotion feinte. Mais très vite, Macé renverse la solennité en plaçant son récit dans l’univers rustique et souriant de Coty. Ce dernier conduit son visiteur vers sa bibliothèque comme un fermier fier de ses pommiers, et Le Canard s’en régale. Les titres cités — Les parasites du pommier, Les dérivés de la pomme, La Reine des fruits, Le cheptel normand — forment une petite anthologie bucolique, moitié authentique, moitié moqueuse, qui révèle moins la culture de Coty que l’œil malicieux du journaliste.
À travers cette bibliothèque qui « sent le terroir », Le Canard construit un portrait politique par biais comique : on ne parle pas d’affaires d’État, mais de pomiculture ; pas de géopolitique, mais de Tante Annie et de La Veillée des chaumières. Coty n’est pas ridiculisé : il est transformé en notable honnête, affable, mais d’une simplicité telle qu’elle devient satire.
L’art du compliment-poignard : l’ironie à la mode du Canard
Macé manie cet humour où le compliment déborde jusqu’à devenir une charge. Coty est « ami des lettres et des arts », certes, mais on souligne surtout qu’il lit Bourvil, les calendriers des Postes, Mozart « qui jouait, paraît-il, au billard aussi mal que moi ». Tout est dit : l’éloge culturel masque en réalité une douce moquerie. Le président, « plus français que français », se révèle amateur d’une culture parfaitement locale, modeste et rassurante, loin des envolées littéraires d’un Auriol ou d’un de Gaulle.
L’entretien joue aussi sur la vieille image du Normand prudent, équilibriste du « peut-être bien que oui, peut-être bien que non ». Lorsqu’on demande à Coty s’il est républicain, s’il joue aux boules, s’il préfère Bourvil ou Mozart, la réponse reste un sourire énigmatique. Le Canard en fait un système philosophique : Coty incarne la France qui hésite, qui pèse, qui temporise. Une manière de dire que la IVe République vient d’élire un président parfaitement adapté à son époque : un homme de compromis, de modération, d’inertie aussi.
Le contexte : janvier 1954, une République en besoin de normalité
Nous sommes à l’hiver 1953-1954, au lendemain d’un interminable cycle électoral où l’Assemblée a échoué à élire un président pendant treize tours. Après des scandales, des crises et la guerre d’Indochine, les parlementaires se rabattent sur un homme réputé sage et sans ennemis. Ce choix, qui fait sourire Le Canard, explique le ton du reportage : on ne s’attaque pas à un homme fragile politiquement ; on dévoile plutôt l’innocuité d’un président choisi précisément parce qu’il ne dérange personne.
Dans ce cadre, l’entretien devient une manière douce de dire : voici Coty, président par défaut, « canon » peut-être, mais surtout belle matière à satire.
Un portrait sans méchanceté, mais férocement efficace
Le génie de Macé est de ne jamais franchir la ligne de la cruauté. Coty apparaît sympathique, gentil, presque attendrissant dans sa franchise simple et son patriotisme rural. Mais à travers la bonhomie de son interviewé, Macé dessine un portrait en creux : un président honnête, mais pas vraiment armé pour les tempêtes politiques qui s’annoncent.
Dans ces pages, Le Canard accomplit ce qu’il sait faire de mieux : une satire qui laisse au lecteur le soin de conclure. Et ce que le lecteur conclut, en janvier 1954, c’est que la France vient de se choisir un chef d’État… pas tout à fait taillé pour autre chose que pour les pommes.
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