N° 1992 du Canard Enchaîné – 24 Décembre 1958
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LE SACRE DE CHARLES QUINQUIN, par Pol Ferjac (d’après David)
Noël 1958 : René Coty s’efface, De Gaulle s’avance, et le Canard regarde la scène comme on regarde une cérémonie trop bien huilée. À la une, Tréno signe un « Adieux au Président Coty » au ton faussement tendre, tandis que Moisan déploie sur toute la largeur un tableau d’histoire parodique : « Le sacre de Charles Quinquin ». Gibus en guise de couronne, Marianne en reflet, évêques politiques, généraux en chœur… Une Ve République qui commence en liturgie.
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Adieux au Président Coty
À la une du Canard enchaîné du 24 décembre 1958, tout est affaire de passage de relais, mais un relais joué comme une cérémonie. D’un côté, un texte de R. Tréno, « Adieux au Président Coty », qui accompagne la sortie de scène du dernier président de la IVe République. De l’autre, sur toute la largeur, Moisan met en image l’entrée en fonction du premier président de la Ve : « Le sacre de Charles Quinquin (d’après David) ». Entre les deux, le Canard fait ce qu’il sait faire quand la République se raconte une belle histoire : il prend la pose au sérieux… pour mieux la dégonfler.
Le dessin, d’abord, plante un décor de tableau d’histoire, mais travesti. « Le grand Charles élève le gibus présidentiel au-dessus d’une Marianne qui lui ressemble à s’y méprendre » : toute la méfiance du journal est déjà là. La République, figure autonome, devient un reflet, comme si l’homme providentiel finissait par absorber l’allégorie nationale. La Ve République naît dans un geste de sacralisation. Le gibus tient lieu de couronne. Et le titre, « Charles Quinquin », enfantilise pour mieux désenvoûter : quand l’époque se donne un grand homme, le Canard lui rend un sobriquet.
Moisan peuple ensuite la scène d’une assistance très parlante. À gauche, Paul Reynaud ; derrière lui, un cortège où l’on reconnaît Roger Frey, Chalandon, Chaban-Delmas, Pleven, Guy Mollet, Pineau, Pinay, Boussac, Dassault, et même Mauriac « en évêques », tandis que Bidault figure « en enfant de chœur ». Ce n’est pas un simple inventaire : c’est une manière de dire que la politique, ce jour-là, se met en habit de messe. Les soutiens deviennent un clergé, les notables des officiants, et l’enthousiasme une forme d’encens. En face, derrière De Gaulle, la distribution est tout aussi chargée : « Mgr frère de Gaulle », Soustelle, le « pontife » René Coty, Michelet, Massu, Salan, Debré… La présence des militaires dans la scène du sacre, Massu et Salan en bonne place, rappelle que 1958 n’est pas seulement une réforme institutionnelle : c’est aussi une sortie de crise sous pression, dans le souffle chaud de l’Algérie.
Et puis il y a la loggia des « invités d’honneur » : Foster Dulles, Adenauer, Churchill, Bourguiba et le roi du Maroc. La France se donne un chef, mais elle le fait sous les regards. La Ve République commence aussi comme un signal envoyé à l’extérieur : stabilité, autorité, continuité. Le Canard ne nie pas le besoin de stabilité ; il pointe le prix de la mise en scène, et l’étrange facilité qu’a la République, quand elle a peur, à retrouver les réflexes monarchiques.
Le texte de Tréno, lui, joue l’adieu comme une élégie grinçante. Coty « retourne philosophiquement vers sa Normandie natale » : portrait d’un homme plus fait pour la discrétion que pour la grandeur. Tréno insiste sur le rôle de « brillant second » que la IVe République a fini par imposer à son président, et sur la manière dont Coty, dans le moment crucial de mai 1958, a su « se démettre sans avoir l’air de se soumettre ». Tout est « régularisé » du point de vue du Droit, rappelle-t-il, mais la pointe est là : la légalité peut servir de paravent à ce que le Canard regarde toujours avec suspicion, la force des faits accomplis.
Tréno n’oublie pas l’ultimatum de Massu, l’ordre de rester fidèle à la République, l’obéissance « d’un officier inconnu » seulement, et le prix payé ensuite, quand Coty, pourtant chef des armées sur le papier, doit accepter promotions et décorations pour ceux qui l’ont désobéi. La charge est nette : l’autorité officielle s’est trouvée contrainte de composer avec une autre autorité, plus brutale, plus impatiente, plus sûre d’elle. La République a tenu… en se réorganisant autour d’un homme. Moisan le montre en sacre, Tréno le raconte en retrait, et le Canard met le doigt là où ça fait mal : quand on cherche un sauveur, on finit par s’habituer aux cérémonies.
La conclusion de Tréno, enfin, sonne comme une gifle qui se veut lucide : le peuple français « couillonné mais bien content ». Ce n’est pas un mépris social. C’est une description féroce d’un mécanisme politique : l’épuisement, le désir de tourner la page, l’acceptation d’un récit simple en échange d’un peu de calme. En cette veille de Noël 1958, le Canard ne chante pas la Nativité institutionnelle. Il observe la scène, compte les figurants, et note que la République, parfois, se laisse volontiers bénir quand elle a peur de se défendre.
On compara aussi de Gaulle à Napoléon III, comme dans le célèbre dessin de Moisan intitulé « Badingaulle » (d’après le surnom donné à Napoléon III par les chansonniers sous le Second Empire), et, bien sûr, à Napoléon Ier, comme dans le « Sacre de Charles Quinquin », d’après David, par Pol Ferjac, où de Gaulle est à la fois Napoléon et Joséphine-Marianne, signifiant par là que la constitution Ve République a été fait à l’image ou au service de son fondateur.
MARTIN Laurent, « De Gaulle et Le Canard enchaîné : je t'admire, moi non plus », Sociétés & Représentations, 2013/2 (n° 36), p. 109-123. DOI : 10.3917/sr.036.0109.





