N° 2005 du Canard Enchaîné – 25 Mars 1959
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La santé mentale dans le monde d’aujourd’hui…
Messieurs les cinglés, tirez les premiers, par R. Tréno – Pâques 59 : Les cloches carillonnent des çonneries de ralliement – Constantine a vu Debré, le chevalier à la triste figure – Le baril de poudre de Berlinpinpin – Les foudres de M. Guillaumat – L’en-tête des autres ou le journalisme sur papier couché, par Guy Verdot – …
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Messieurs les cinglés, tirez les premiers !
À la une du Canard enchaîné du 25 mars 1959, R. Tréno dégaine un procédé dont le journal raffole : le faux document “sérieux” qui dit plus vrai que les communiqués officiels. Sous le titre-choc « Messieurs les cinglés, tirez les premiers ! », il prétend avoir mis la main sur le rapport que le psychiatre américain William-C. Menninger doit présenter à Genève sur la “santé mentale dans le monde d’aujourd’hui”. Et pour faire bonne mesure, il publie les “principaux passages”, “traduits par les experts du Canard”. Traduction, donc réécriture : c’est une satire sous blouse blanche, un diagnostic global où l’humour sert d’électrocardiogramme.
Le “rapport” commence comme un soupir : “Il y a sur terre un monde fou, c’est évident.” Le reste n’est qu’un inventaire de symptômes, à la fois géopolitiques et bien français. Tréno pose d’abord le décor de la Guerre froide : les Américains “escamotent 600 millions de Chinois” en refusant de reconnaître Pékin… mais ils reconnaissent Monaco. Dès lors, le monde se divise à volonté : “deux Chines, deux Corées, deux Vietnams, deux Allemagnes” et, pour faire toucher du doigt l’absurdité, “deux Deux-Sèvres”. On peut choisir “la Chine de son cœur”, comme on choisirait un camp, une vérité, un drapeau. La plaisanterie provinciale sert une idée noire : la planète est devenue un puzzle idéologique où l’on décide qui existe et qui n’existe pas.
À partir de là, Tréno tire le fil le plus inquiétant de la fin des années 1950 : l’Allemagne et Berlin. Deux Allemagnes, donc deux armées, et le fantasme d’une réunification qui ferait de l’armée allemande “la plus dangereuse du monde”, connaissant à la fois les secrets militaires de l’Ouest et ceux de l’Est. La question “qui doit mourir pour Berlin ?” affleure : ce n’est plus la diplomatie qui gouverne, mais l’enchaînement des alliances, et la décision semble glisser vers Bonn. En quelques paragraphes, le Canard résume une angoisse européenne : la paix tient par des ficelles, et les ficelles sont tendues au-dessus du vide.
Puis vient la conférence au sommet, et l’une des trouvailles les plus canardières du texte : les “Grands” n’ont pas tous la même taille. Il y a les grands Grands, le “moyen Grand” (Macmillan) et le “petit Grand” : de Gaulle. L’étalon de grandeur ? La bombe atomique. D’où la pique : pour ne pas avoir l’air d’un “cornichon”, le général doit faire exploser sa bombe, de “Colombey à Colomb-Béchar”. En deux noms propres, Tréno relie le mythe gaullien domestique et le Sahara des essais nucléaires. La grandeur nationale devient une obligation de démonstration. Et, en contrepoint, il soupire : au temps de Talleyrand et Metternich, les diplomates n’avaient besoin “que de leur intelligence”. Sous-entendu : en 1959, l’intelligence ne suffit plus, ou n’est plus le premier outil.
Mais la satire se durcit quand elle revient à la France et à l’Algérie. Tréno note que de Gaulle veut organiser la coexistence Est-Ouest, mais qu’il n’arrive pas à “coexister” avec Ferhat Abbas. Et il pointe les angles morts des récits officiels : les fellaghas en Tunisie qu’on minimise, les redditions qu’on amplifie, l’illumination parisienne pour quelques dizaines de prisonniers quand le conflit, lui, continue. L’économie, enfin, achève le tableau : la France “pas relevée”, des sans-logis, et pourtant des milliards investis en Algérie, des industries qui concurrenceront la métropole, une viticulture algérienne qui ruine celle de France. Le texte cite Pinay et sa formule sur les “territoires sur-développés” : la satire se fait statistique, et la statistique devient réquisitoire.
Le dernier coup est une signature de Tréno : l’autorité morale se retourne en gag. Après un ministre des Anciens combattants au nom “de bouffon”, le docteur conclut que l’état mental de la France et du monde est “tout ce qu’il y a de plus réconfortant”. Et Tréno signe : William-C. Menninger P.c.c. : R. Tréno. Comme si l’on envoyait au lecteur, sous enveloppe médicale, le vrai bulletin de l’époque : un monde d’équilibres absurdes, d’egos nucléaires, de guerres coloniales et de belles phrases… où les cinglés ont souvent la gâchette la plus rapide.





