N° 2885 du Canard Enchaîné – 11 Février 1976
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Ils n’auront pas Mayotte et Djibouti…par André Ribaud
Février 1976 : Giscard parle à son miroir et se trouve génial. Il a gardé Mayotte « bien emmaillotée » dans la France, offert un référendum à 99,4 %, opposé un veto solitaire à l’ONU, et joue les stratèges à Djibouti avec Légion, général qui traite les Somalis de « Viets » et chef local plus que douteux. André Ribaud démonte ce numéro de « libéral avancé » qui donne l’indépendance à condition que personne n’essaie de la prendre. En toile de fond, la prise d’otages de Loyada et deux fillettes tuées : tragi-comédie post-coloniale en grand habit républicain.
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Giscard au miroir de l’Empire finissant
Avec « Ils n’auront pas Mayotte et Djibouti… », à la une du 11 février 1976, André Ribaud installe Valéry Giscard d’Estaing devant sa glace. Le président se parle à lui-même, se trouve « un peu éteint », pas assez vedette, et se rassure en repassant ses « coups » en Océan Indien. Le procédé du dialogue avec le reflet permet de tirer Giscard par la manche de son image de « libéral avancé » pour le montrer tel que le Canard le voit : chef d’État de la dernière grande puissance coloniale de l’ONU, obsédé par la possession de quelques cailloux stratégiques.
Nous sommes en plein feuilleton mahorais : le 8 février 1976, trois jours avant la parution du journal, les électeurs de Mayotte ont voté à 99,4 % pour le maintien dans la République française. Référendum organisé par Paris malgré une résolution du Conseil de sécurité qui demandait de l’annuler, résolution que la France a bloquée d’un veto solitaire, le seul de son histoire sur une affaire la concernant directement. Voilà le décor.
Machiavel d’archipel et triomphe à 99,4 %
Ribaud place les répliques dans la bouche de Giscard, mais le sarcasme transparaît à chaque phrase. Sur les Comores, le président se rengorge : « Ah ! les Comores… j’avais quatre îles, j’en donne trois et j’en retiens une… C’est du machiavélisme d’archipel. » L’auto-compliment claque comme un aveu. Le chef de l’État s’enorgueillit de garder Mayotte, « bien emmaillotée » dans le giron français, en expliquant qu’il aura lui aussi son référendum triomphal : « 99,4 % des voix pour la France. »
Le miroir, lui, ne se laisse pas hypnotiser : Mayotte, après « 135 ans de présence française », compte 80 % d’analphabètes, et même avec un siècle de plus n’en compterait « que 60 % ». Ribaud rappelle cruellement que cette belle opération de prestige se joue sur le dos d’une population massivement pauvre et dépendante, pendant que Paris se drape dans le droit des peuples à disposer… de ce que la France décide pour eux.
Djibouti : indépendance sous condition et bus d’écoliers
La seconde moitié du texte bascule vers Djibouti, encore « Territoire français des Afars et des Issas », à un an et demi de l’indépendance. Sur place, les mouvements nationalistes somalis du FLCS contestent la présence française, dans un contexte de tensions avec la Somalie voisine. Quelques jours avant la parution du Canard, un commando indépendantiste a détourné un bus scolaire rempli d’enfants de militaires français ; l’assaut du GIGN et de la Légion à Loyada a fait deux fillettes mortes et plusieurs enfants grièvement blessés.
Ribaud ne décrit pas directement l’opération, mais tout le texte en est saturé. Giscard se vante de « mener un jeu d’enfer » à Djibouti, appuyé par le général Brasard, « mieux que Bigeard », et par le chef local Ali Aref, présenté comme un « personnage sinistre » mais adoubé par Paris. Quand le général parle des Somalis, « il dit “les Viets” », quand il parle des rebelles, « il dit “les salopards” » : portrait au vitriol d’une armée restée bloquée à la guerre d’Indochine, transplantée sur la Corne de l’Afrique.
La phrase clé tombe, glaçante : Giscard annonce qu’il « offre, qu’il donne l’indépendance à Djibouti », mais se dit prêt à faire la guerre, à mobiliser Légion et flotte, « pour l’empêcher de la prendre ». « Je ne veux pas que Djibouti prenne “son” indépendance, mais seulement la mienne. » Toute la logique de l’Empire tardif tient dans ce retournement : la décolonisation sera faite par la France, à son rythme, sous sa surveillance, à son profit.
Tragi-comédie post-coloniale
Ribaud renvoie aussi à la diplomatie giscardienne à l’ONU. Le président se félicite d’avoir « brisé la machination du machin » (l’ONU) en opposant le veto français sur Mayotte, « seul contre tous. Mondialiste contre le monde entier ». La formule tordue résume l’hypocrisie d’un pouvoir qui se pose en champion du dialogue Nord-Sud tout en méprisant les votes des pays décolonisés lorsqu’ils touchent aux reliquats de l’empire français. (Monde Diplomatique)
Le dessin de une, signé Honguet « Mon nouveau légionnaire », enfonce le clou : Giscard en légionnaire, fusil à la main, bullant « Rétro, non, ma politique du sable chaud ? ». Sous couvert de « diplomatie offensive », c’est bien la vieille politique des baïonnettes qui refait surface.
La chute du papier est sèche : « Voilà dans quelle tragi-comédie post-coloniale absurde deux fillettes ont péri – tuées par quelles balles ? – à Djibouti, la ville dont les morts sont des enfants. » Ribaud renvoie la France à son miroir : derrière les grands mots de « libéral avancé », il y a un bus criblé de balles, un veto solitaire à l’ONU, et une obsession à garder Mayotte et Djibouti dans l’ombre portée du drapeau tricolore.





