N° 2886 du Canard Enchaîné – 18 Février 1976
N° 2886 du Canard Enchaîné – 18 Février 1976
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Nos filières françaises, par Nicolas Brimo
Lockheed éclabousse Washington ? Le Canard répond : pas de jaloux, nous avons « nos filières françaises ». En février 1976, Nicolas Brimo met en vitrine le savoir-faire tricolore : industriels publics qui provisionnent les commissions, généraux transformés en VRP de Mirage, princes du Golfe comme Khashoggi ou Ojjeh promus « corrompus agréés », et, pour finir, une « blanchisserie parisienne » qui transforme les pots-de-vin en dividendes impeccables. Une page entière pour raconter comment l’État giscardien parraine le commerce des canons… et l’art délicat de graisser la patte au nom de la patrie.
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Nos filières françaises : le grand art du pot-de-vin patriotique
En février 1976, la presse américaine est secouée par le « Lockheed scandal » : le Congrès révèle comment l’avionneur a abreuvé de pots-de-vin des responsables au Japon, en Italie, aux Pays-Bas. Le Canard enchaîné se tourne alors vers l’Hexagone et, en page 4 du numéro du 18 février, Nicolas Brimo signe un vaste inventaire à la Prévert des « filières françaises ». D’emblée, le ton est donné : « Aux U.S.A., ce sont les firmes privées… En France, c’est souvent l’État qui parraine. » Chez nous, la corruption est un service public.
Un Lockheed tricolore
Le titre général, « Nos filières françaises », coiffe trois familles : « Patrons prodigues », « Généraux en frais » et « Corrompus agréés ». En marge, un personnage en haut-de-forme porte des liasses de billets sous le slogan « Achetez français ». L’affaire est claire : il s’agit de montrer comment la France de Giscard, puissance moyenne mais grande vendeuse d’armes, s’est dotée d’un véritable complexe militaro-commercial pour arroser rois, émirs et dictateurs du Proche-Orient.
Là où Lockheed bricolait ses caisses noires, nous avons SNECMA, Thomson-CSF, Dassault et toute la constellation des sociétés mixtes et offices publics. Notes internes à l’appui, Brimo montre comment ces maisons provisionnent les « commissions », rebaptisées frais de prospection, et la facilité avec laquelle les banques publiques ou la COFACE apportent leur parapluie à crédit. L’argent public sert à graisser l’export.
Patrons prodigues, généraux voyageurs
Dans la rubrique « Patrons prodigues », on croise des directions commerciales qui alignent sans sourciller des pourcentages à deux chiffres sur les contrats d’armement. Le texte rappelle que ces « primes » ne sont pas seulement destinées aux intermédiaires exotiques, mais aussi à tout un petit monde d’anciens militaires et d’attachés d’armement recyclés en VRP de luxe.
Vient ensuite « Généraux en frais ». Là, Brimo détaille les missions des attachés militaires, de l’Office général de l’air ou de l’OFEMA, ces structures semi-publiques qui servent à la fois de vitrine technique et de tirelire. Les officiers supérieurs voyagent, évaluent, conseillent… mais surtout ouvrent les bonnes portes. Le Canard suggère que les services secrets ne sont jamais loin, et que la « défense du monde libre » se traduit très concrètement par des notes de frais en business class.
Les princes de la commission
Au centre de la page trône la galerie des « Corrompus agréés » : Adnan Khashoggi, Samyr Traboulsi, Akram Ojjeh, Walid Koraytem… Parade clinquante des princes de la commission, tous plus ou moins installés entre Genève, Paris et les palaces du Golfe. Chacun a droit à son petit portrait, ses sociétés-écrans, ses villas, ses jets privés.
L’ironie du Canard tient dans le contraste : officiellement, ces messieurs sont des « conseillers », des « hommes d’affaires » fréquentables. Officieusement, tout le monde sait qu’ils touchent plusieurs pourcents sur les Mirage, les missiles, les radars. Brimo montre comment l’État lui-même ferme les yeux, quand il ne facilite pas carrément les choses via ses banques et ses garanties. Les « corrompus » sont en réalité des partenaires institutionnels.
La blanchisserie parisienne
Dans la colonne de droite, Nicolas Brimo concentre son tir avec « La blanchisserie parisienne ». On y voit comment une société italienne et divers montages financiers permettent de transformer les pots-de-vin en dividendes bien propres. L’argent sale, une fois passé par la machine à laver parisienne, devient parfaitement légal, parfois même défiscalisé.
Le texte détaille la mécanique : sociétés holdings, prêts intra-groupe, participations croisées. Au bout de la chaîne, l’État actionnaire encaisse sa part sans poser trop de questions. Le lecteur est invité à imaginer la partition : les industriels jouent la musique, les intermédiaires font les solos, les généraux battent la mesure et Bercy tient la caisse.
En 1976, ce tableau n’est pas seulement satirique : il décrit un système. La France se rêve en « grande puissance indépendante », mais cette indépendance passe par des valises de billets, des contrats opaques et des réseaux d’intermédiaires qui feront parler d’eux pendant des décennies. « Achetez français », insiste le dessin : le message sous-jacent est limpide, les commissions aussi.





