N° 2890 du Canard Enchaîné – 17 Mars 1976
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Des facultés taillées selon les patrons
Mars 1976 : Alice Saunier-Seïté s’extasie à la télévision devant l’Université de Compiègne, vitrine d’un enseignement supérieur au service des entreprises. Claude-Marie Vadrot, dans Le Canard, étrille cette « université sur mesure », où les patrons dictent les programmes et où l’on forme des ingénieurs dociles plutôt que des esprits libres. Sous le mot d’ordre d’« adaptation au marché », les crédits pleuvent sur les campus disciplinés, pendant qu’on coupe ceux des associations ouvrières. L’université devient succursale du CNPF : bienvenue à l’ère de Madame Saunier-Cécité et de la culture calibrée au rendement.
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Des facultés à la botte du patronat
En mars 1976, la France giscardienne rêve d’« universités modernes » — comprenez : moins rebelles, plus rentables. Claude-Marie Vadrot, dans Le Canard du 17 mars 1976, démonte cette offensive à coups d’ironie froide sous le titre « Des facultés taillées selon les patrons ». L’affaire part d’une déclaration télévisée d’Alice Saunier-Seïté, secrétaire d’État aux universités, qui s’est félicitée du modèle de l’Université de Compiègne, laboratoire d’un enseignement supérieur calibré pour les entreprises. Une université-pilote où les étudiants ne visent plus à penser, mais à produire.
Compiègne, l’usine à ingénieurs
Vadrot commence par cette université nouvelle manière, que le ministère présente comme « modèle de succursale du patronat ». Créée sous Pompidou, l’Université de technologie de Compiègne (UTC) applique la logique du privé : recrutements sélectifs, stages intégrés, programmes façonnés par les industriels. Le gouvernement y voit un prototype de l’université du futur, qui forme « des collaborateurs » plutôt que des citoyens.
Le Canard y voit, lui, la première victoire du CNPF (ancêtre du MEDEF) sur la culture universitaire issue de 1968. Les entreprises y piochent dans les programmes, les enseignants sont invités à « adapter » leurs cours, et la hiérarchie ministérielle se réjouit qu’on cesse enfin de « produire des chômeurs diplômés ». Derrière le vernis de la modernité, c’est le grand retour de la docilité organisée.
« On adapte »
Le cœur du papier résume la manœuvre : il y aura désormais des universités qui accepteront de se transformer en « écoles professionnelles » et d’autres qui refuseront. Les premières seront « récompensées par des crédits supplémentaires », les autres resteront à sec. Autrement dit : on subventionne l’obéissance.
Vadrot cite les débats du Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (CNESER), où les ministres Saunier-Seïté et Haby justifient ce virage : « Notre problème est de persuader l’opinion publique que s’il y a du chômage, ce n’est pas par le travail mais par la formation. » L’État n’a plus à garantir l’indépendance du savoir, il doit simplement convaincre que la solution au chômage, c’est l’adaptation des têtes aux besoins des patrons.
Partenaires et matraques
Le petit encadré du bas, intitulé « Partenaires et matraques », achève la démonstration : au Havre, pendant que les universités se privatisent, les patrons bloquent les subventions aux associations ouvrières d’éducation populaire. Les anciens résistants de l’U.L.T. (Université Libre du Travail) qui formaient les travailleurs à la lecture, au calcul ou à la culture générale, voient leurs aides coupées. Autre temps, autres « partenaires sociaux ». On subventionne les écoles patronales, on assèche les écoles du peuple.
Des « madames Saunier-Cécité » aux « coupe-coupe »
Vadrot rebaptise ironiquement la secrétaire d’État « Madame Saunier-Cécité » : aveugle à la fonction émancipatrice de l’université, obsédée par le rendement. Il raille aussi ces « coupe-coupe », ministres qui « tranchent dans les budgets » tout en affirmant vouloir sauver la qualité de l’enseignement. Le mot d’ordre implicite est clair : on ne forme plus des penseurs, mais des exécutants « employables ».
Derrière cette chronique universitaire, Vadrot vise une dérive plus large : la privatisation rampante de l’État par le marché. 1976, c’est la France du « redressement » économique, des premiers plans de déréglementation, du culte de la rentabilité. Giscard et son équipe veulent « moderniser » la société, ce qui, pour Le Canard, signifie la livrer aux gestionnaires et aux marchands d’emplois.
La caricature de Cardon qui accompagne l’article, une coiffure en forme de casque retombant sous les yeux, résume la situation.
En quelques colonnes, Vadrot avertit : à force d’« adapter » l’université au marché, on ne fera plus d’intellectuels, mais des techniciens du silence.





