N° 2897 du Canard Enchaîné – 5 Mai 1976
N° 2897 du Canard Enchaîné – 5 Mai 1976
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Chirac contre Marcantoni – Fermez l’Orban !
Mai 1976 : François Marcantoni, ex-truand corse, publie « La Conjuration » sur l’affaire Markovic. Invité chez Philippe Bouvard, il déclenche la fureur de Marie-France Garaud et de Jacques Chirac. Dans « Fermez l’Orban ! », Bernard Thomas raconte comment Matignon fait pression sur RTL puis sur l’éditeur Olivier Orban : lettre de Hachette, 15 000 exemplaires bloqués, livre enterré sans procès. Censure douce, coups de fil durs. Quand un Premier ministre descend dans la boue pour faire taire un truand repenti, que vaut encore sa leçon de démocratie ?
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Chirac, la censure et le truand repenti
Avec « Fermez l’Orban ! », en page 7 du 5 mai 1976, Bernard Thomas raconte un petit épisode de censure très Troisième Force, mais en version giscardo-chiracienne. Officiellement, la France vit au rythme de la « nouvelle société », des radios libres qui pointent à l’horizon et de la liberté d’expression retrouvée après l’ORTF. Officieusement, un Premier ministre descend dans l’arène pour faire interdire un livre gênant signé… un ancien truand corse.
Le fantôme de Markovic
Le déclencheur s’appelle François Marcantoni, « ex-truand retraité » venu chez Philippe Bouvard, sur RTL, présenter son livre « La Conjuration », récit de l’affaire Markovic. Ce meurtre de 1968, avec photos salaces et rumeurs sur Madame Pompidou, a pourri des années de vie politique. Marcantoni, un temps mis en cause avant d’être blanchi, règle ses comptes avec les barbouzes, les policiers et les politiciens. Autant dire que, pour Matignon, le garçon n’est pas un invité de gala.
À peine l’émission terminée, coup de fil : Marie-France Garaud, conseillère occulte de Chirac, houspille Bouvard. Comment ose-t-il inviter « un tel personnage » ? Bouvard rétorque qu’on lui interdit bien les ministres, il faut bien qu’il se rabatte sur les truands… La réplique a du style, mais elle ne suffira pas.
Pressions sur les micros, pression sur les livres
Bernard Thomas détaille la suite comme un polar administratif. Une « dame sans fonctions officielles » interpelle Bouvard pour jauger le niveau de liberté autour du Premier ministre. Puis l’offensive se déplace chez l’éditeur.
Le 27 avril, Olivier Orban, directeur de la petite maison éponyme, reçoit une lettre recommandée signée par un ponte de Hachette, Pierre Thomas. On lui signifie de ne plus distribuer les 15 000 exemplaires déjà tirés, et de bloquer les prochains. Le livre est prêt, il n’y a ni plainte, ni référé, ni mise en demeure juridique : juste un « coup de gueule » venu d’en haut, relayé par le grand groupe d’édition.
Hachette, rappelle le Canard, est trop dépendant d’Air France, de l’État et de ses marchés pour prendre le risque de fâcher Matignon. L’affaire est vite emballée : pas de procès, pas de débat, simple étouffement par asphyxie commerciale.
Chirac, arbitre et partie
Bernard Thomas ne nie pas que Marcantoni soit un personnage à la biographie chargée. Mais il souligne le point central : « alors qu’aucune plainte en diffamation n’a été déposée », le sort du livre se joue dans les couloirs du pouvoir, sur la seule base du bon plaisir du Premier ministre et de sa garde rapprochée. L’État n’est pas en cause légalement, mais il s’invite dans la chaîne du livre comme s’il s’agissait d’un dossier de sécurité nationale.
Le portrait qui se dessine de Chirac est celui d’un chef de gouvernement prompt à confondre intérêt public et confort personnel. Si un ex-truand raconte des choses désagréables sur l’affaire Markovic et ses arrière-cuisines politiques, on court-circuitera la justice pour aller parler directement à l’éditeur. On n’est jamais si bien servi qu’en muselant soi-même.
La lâcheté des grands médias
Thomas note aussi le silence prudent de « L’Aurore », « Le Figaro », « France-Soir » et consorts, contactés pour s’intéresser à l’affaire : tout le monde décline. On comprend qu’il est plus commode de moraliser sur les « bandes » et la criminalité que de se pencher sur les amitiés corses de la Ve République et les pressions de Matignon sur un éditeur.
Liberté d’expression version 1976
Ce qui fait la force de l’article, c’est moins la défense de Marcantoni que la mise en lumière d’une hypocrisie de régime. On s’extasie sur la liberté retrouvée après de Gaulle, on se pose en démocratie apaisée, mais dès qu’un récit dérangeant menace de raviver le scandale Markovic, la machine politico-éditoriale se referme.
Le titre, « Fermez l’Orban ! », joue évidemment sur le nom de l’éditeur, mais anticipe aussi, involontairement, un autre Orban plus contemporain qui, lui, assumera sans fard ses appétits illibéraux. En 1976, la France ne parle pas encore de « démocratie illibérale », mais pratique déjà volontiers le bâillon feutré.
En quelques colonnes, Bernard Thomas signe un manuel pratique du contrôle mou : pas de censure officielle, pas de tribunal, seulement des coups de fil, des lettres recommandées, des directeurs d’édition prudents. Et un Premier ministre qui, pour échapper à un livre de truand, révèle surtout sa propre nervosité.





