N° 2898 du Canard Enchaîné – 12 Mai 1976
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Les micros du « Canard »
Mai 1976 : dans « Le forfait du prince », Claude Angeli raconte comment deux acteurs clés de l’affaire des micros du Canard, René et Chantal Grosset, ont été expédiés aux Comores puis à Djibouti, aux frais du ministère de l’Intérieur, pour échapper aux questions d’un juge trop curieux. Le patron de la D.S.T., Marcel Chalet, organise l’exfiltration ; Michel Poniatowski, « prince-ministre », couvre l’opération au nom de la raison d’État. Résultat : les plombiers bronzent, la justice pédale, et les micros de la République continuent de grésiller dans le silence poli des palais.
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Le forfait du prince : comment planquer les plombiers
Avec « Le forfait du prince », publié le 12 mai 1976 dans La Mare aux Canards, Claude Angeli reprend un feuilleton qui colle à la peau du journal depuis trois ans : l’« affaire des micros ». Décembre 1973, la D.S.T. a fait placer des dispositifs d’écoute dans les locaux du Canard. Onze « plombiers » ont participé à l’opération, dont un certain René Grosset. Une histoire qui fleure la barbouzerie de sous-préfecture, mais qui, à l’époque de Watergate, devient explosif : l’État espionne la presse.
Des témoins qui disparaissent opportunément
Angeli raconte comment la D.S.T. vient de « faire disparaître » deux personnages essentiels du dossier : René et Chantal Grosset. Lui, l’un des plombiers, elle, secrétaire dans la société Bermic-Sols, sous-traitant des travaux dans l’immeuble du Canard. Autant dire deux témoins en or pour un juge d’instruction qui voudrait comprendre comment la police politique s’est retrouvée à installer des mouchards chez un hebdo satirique.
Justement, un nouveau juge, Hubert Pinsseau, succède à Alain Bernard, trop tiède au goût du Canard. Pinsseau convoque le couple. Panique à la maison : si les Grosset parlent, c’est toute la chaîne de commandement – D.S.T., ministère de l’Intérieur, cabinet de « Prince » Poniatowski – qui risque d’apparaître en pleine lumière.
Exil doré aux frais du contribuable
Angeli déroule alors le scénario, digne d’un roman de gare payé par nos impôts. Dès que l’affaire éclate en 1973, la D.S.T. ordonne aux Grosset de quitter leur appartement de Boulogne et de « couper tous les ponts ». Chantal abandonne son emploi, on l’expédie d’abord à Calais chez ses parents.
Puis vient le grand jeu : exil dans l’océan Indien, à Moroni, capitale des Comores. Treize mille kilomètres de Paris pour ce couple de petites mains subitement promu au rang de secret d’État. René Grosset y coule des jours tranquilles au tennis-club local, pendant que sa femme fait la secrétaire. Tout est payé par le ministère de l’Intérieur, naturellement. « Nous voyageons par le fait du prince et aux frais de la princesse… », résume le dessin de Vazquez de Sola.
En juin 1975, le Canard révèle le rôle de Grosset dans l’installation des micros. Branle-bas à la D.S.T. : on déménage à nouveau le couple, cette fois vers Djibouti. Le juge Pinseau a beau convoquer, les lettres n’atteignent jamais leurs destinataires trop occupés à bronzer sous le soleil de la République.
Marcel Chalet, organisateur, Poniatowski, maître de ballet
Angeli désigne clairement l’« organisateur de cette disparition subite » : Marcel Chalet, nouveau patron de la D.S.T. Si la magistrature avait moins le réflexe de baisser les yeux, écrit-il en substance, elle l’inculperait pour « outrage à magistrat » et « entrave à l’action de la justice ». On imagine le dossier : un service de renseignement qui planque ses agents à l’autre bout du monde pour éviter qu’ils parlent.
Mais au-dessus de Chalet, il y a le « maître du jeu », le « prince-ministre » Michel Poniatowski, baron de la droite giscardienne. Aux membres de son cabinet, il vient d’expliquer qu’« il n’est pas le moment d’entrer en conflit avec la D.S.T. ». Traduction : on couvre. L’attitude du ministre tombe pourtant, note Angeli, « sous le coup de la loi ».
Une justice courtisane
La chute est sévère : « chacun peut dormir tranquille, on n’en viendra pas jusque-là ». La justice est « une courtisane mal tenue », les plombiers sont tout, les juges ne sont rien. L’ironie est acide, mais le constat limpide : dans la France de 1976, la raison d’État passe avant l’indépendance de la justice, et l’on traite les barbouzes mieux que les magistrats.
Le « forfait du prince », ce n’est pas seulement l’exil de deux exécutants, c’est la façon dont un ministre de l’Intérieur transforme la D.S.T. en machine à neutraliser l’enquête d’un juge. La Ve République aime les « princes » qui parlent d’ordre et de droit ; Le Canard se charge de rappeler que, sous les palmiers payés par le contribuable, l’ordre commence par un forfait.
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