N° 29 du Canard Enchaîné – 17 Janvier 1917
N° 29 du Canard Enchaîné – 17 Janvier 1917
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Le prix du pâté
En pleine guerre, Le Canard enchaîné invente un prix littéraire qui ne sent ni l’Académie ni la naphtaline : un « succulent pâté de canard ». Les lecteurs votent, les lettres affluent, et Anatole France rafle la mise devant Rolland, Barbusse et La Fouchardière. La satire vise la « sale galette » des récompenses officielles et leurs jurys empesés, mais défend une idée simple : le vrai prix, c’est l’estime. Et pour couronner le tout, on attend le retour du lauréat… pour éviter que la terrine ne tourne.
T’EN FAIS PAS ! dessin de H-P Gassier
Couac ! propose ses canards de
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Le prix du pâté : la littérature servie froid, avec cornichons
17 janvier 1917 : la guerre dure, les obus font leur marché, et Le Canard enchaîné s’offre un luxe rare en temps de carnage : se moquer des prix littéraires. Pas pour faire le délicat, mais pour rappeler une vérité plus solide qu’un discours d’académicien : la « sale galette » récompense surtout ceux qui savent tenir leur serviette. Le journal avait « blagué toutes les Académies » un mois plus tôt et, puisque l’ironie aime les suites, il invente un trophée à sa mesure : pas une liasse, pas une médaille, pas un ruban, mais un succulent pâté de canard.
Tout est là : l’anti-solennité comme arme. Là où la République des Lettres s’empèse, Le Canard graisse la page. Là où l’on parle « mérite », « tradition », « éternité », il sort la terrine, et transforme le rituel des distinctions en buffet de gare. Ce n’est pas seulement une plaisanterie : c’est une critique du système des récompenses, de ses jurys « de vieux raseurs » (ou « d’insupportables bas-bleus »), et de cette manière bien française d’installer la valeur au guichet, en tamponnant l’admiration.
La satire du “mérite” : quand la gloire a le goût de la gelée
Le texte claque comme un couteau sur une planche : qui paye dignement les écrivains ? Pas les institutions, dit-il, mais « l’estime du public intelligent ». Et, à partir de ce postulat, le journal fabrique un prix dont la valeur est « tout entière dans l’hommage rendu ». Traduction : ce qui compte n’est pas le montant, c’est le geste, et surtout qui le fait.
Le pâté, en somme, devient un pied de nez à l’économie symbolique des décorations. Il est « pas grand-chose », concède le Canard, et c’est précisément ce qui le rend supérieur aux gros chèques : il ne prétend pas acheter l’éternité, il se contente d’offrir un rire. À l’époque, où la presse est bridée, où la mort occupe toutes les colonnes, cette légèreté n’est pas un divertissement : c’est une façon de tenir debout sans se mettre au garde-à-vous devant la gravité ambiante.
Un prix populaire… mais pas populiste
Astuce savoureuse : pour décerner ce prix de charcuterie, on fait voter les lecteurs. Le courrier a afflué « en prose ou en vers, plus ou moins luisants », au point que les jeunes personnes chargées d’ouvrir les lettres risquent « d’être étouffées sous cette avalanche ». On imagine la scène : des piles de missives, des enveloppes rageuses, des alexandrins en uniforme, et l’équipe du Canard ravie de ce désordre organisé. La démocratie, ici, n’a pas la noble allure des frontons républicains : elle sent l’encre, le papier, la mauvaise humeur et la blague bien faite.
Le dépouillement donne un palmarès qui dit beaucoup de 1917 : Anatole France écrase le reste, devant Romain Rolland, Henri Barbusse, et La Fouchardière. Quatre noms, quatre manières de faire face au fracas : l’ironie littéraire et sceptique d’Anatole France ; la voix pacifiste et internationale de Rolland ; la guerre racontée de l’intérieur par Barbusse ; et, avec La Fouchardière, une veine satirique proche du Canard. On n’est pas dans le caprice : on est dans une cartographie des sensibilités d’une France épuisée, tiraillée entre patriotisme, révolte, pacifisme, et besoin de rire pour ne pas devenir pierre.
Le “pâté” comme antidote : une presse qui refuse la révérence
Le morceau le plus canardesque, c’est la conclusion pratique : on va porter le pâté à Anatole France, mais on attend son retour à Versailles, « car nous ne voulons pas que notre envoi soit gâté dans le transport ». Le détail est délicieux : tout ce cérémonial détourné, toute cette solennité renversée, et au milieu, une préoccupation très sérieuse de bonne ménagère. La subversion passe par la logistique : à défaut de couronne de lauriers, une terrine intacte.
En filigrane, c’est aussi une manière de dire : les honneurs officiels sont souvent des hochets, mais les écrivains comptent. On peut les fêter autrement, sans encens ni trompettes, avec un cadeau volontairement modeste, donc sincère. Et dans une époque où la propagande et les postures rôdent, cette modestie-là pique juste. Le Canard ne sanctifie pas : il désacralise. Il met les prix littéraires en cuisine, les jurys à la vaisselle, et la gloire en bocaux. Résultat : le lecteur rit, mais il comprend.
Un siècle plus tard, l’idée tient encore : dès qu’une institution distribue des récompenses, elle distribue aussi un récit sur elle-même. En 1917, Le Canard enchaîné refuse d’être figurant dans ce récit. Il préfère être traiteur.





