N° 2902 du Canard Enchaîné – 9 Juin 1976
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Normandie : gros trafic sur les routes
Juin 1976 : à Rouen, on ne parle pas seulement de cathédrale, mais d’entente illicite sur les travaux routiers. Dans « Normandie : gros trafic sur les routes », Claude Roire dévoile comment grands groupes de BTP, notables locaux et chambres de commerce se partagent marchés et kilomètres d’asphalte, pendant que le garde des Sceaux Lecanuet promet vaguement de « mettre de l’ordre ». À Rennes, un juge s’entête à enquêter ; à Paris, on multiplie réunions et coups de fil pour que l’affaire ne dérape pas. Sur ces routes-là, la justice roule en 2CV, les profits en grosse cylindrée.
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Des routes bien goudronnées… et des prix aussi
Avec « Normandie : gros trafic sur les routes », Claude Roire remonte un autre fil du tricot giscardien : celui des ententes illicites dans les travaux publics. Nous sommes en juin 1976. Après les pétroliers, après Ceccaldi « hazebroucké » pour avoir fourré son nez dans les caisses noires, voilà que la lumière se braque sur le goudron normand. Et, comme par hasard, au milieu du décor, trône un Rouennais célèbre : Jean Lecanuet, garde des Sceaux à Paris et notable local en chef.
Rouen, patrie des bons mots… et des mauvaises affaires
Roire ouvre sur une de ces phrases dont Lecanuet a le secret. Informé de la gravité d’une entente illicite, découverte par les fonctionnaires des Finances dans les milieux des travaux routiers et révélée par « Le Monde », le Garde des Sceaux se serait contenté d’un : « Il va falloir mettre de l’ordre là-dedans. » Six mois plus tard, on cherche toujours l’ordre, mais on voit très bien « là-dedans » : une belle soupe de compagnies de travaux publics, d’élus locaux, de chambres de commerce, de chambres régionales, bref toute la Normandie des notables qui tiennent le bitume et les budgets.
Roire rappelle que Lecanuet trouve toujours une bonne raison pour laisser la Justice en plan. Dans « l’affaire Ceccaldi », c’était l’humeur soudainement « délicate » du substitut marseillais trop curieux des pétroliers ; ici, c’est une entente sur les prix des routes qui mérite tout au plus un froncement de sourcil ministériel.
Entre amis, entre routes
La Normandie, raconte l’article, ne manque pas de routes. Pour les construire et les entretenir, il y a des entreprises bien connues – Sacer, SCREG, Routière Cocheril, etc. – et surtout un petit monde où tout le monde se retrouve à force de commissions et de cocktails. Gaston Laitte, par exemple : président d’une entreprise qui pose du goudron, président de la Chambre de commerce de Dieppe, secrétaire de la Chambre régionale de Haute-Normandie, membre du Coder. L’homme-sandwich des intérêts locaux.
Dans cette « démocratie routière », les P.M.E. doivent passer par la case des réunions où se fixent, à huis clos, les volumes d’affaires, les parts de marché, les candidats à écarter. Le mot « entente » vaut pour le code de la route comme pour le code pénal.
Tous dans le bain, tous sur l’autoroute
Roire détaille ces dossiers de l’autoroute qui « sentaient la combine » et que les dirigeants des grandes boîtes de travaux publics accepteraient aujourd’hui encore de présenter sous le label de « saine concurrence ». Les mêmes noms reviennent, d’un chantier à l’autre. À Rennes, le juge Bertot, chargé de l’instruction, pioche dans ce vivier et lance commissions rogatoires, perquisitions et auditions. Il veut savoir, noir sur blanc, pour quels marchés on s’est « entendu » et qui a profité du surcoût pour le contribuable.
À Paris, les réunions se succèdent entre grands patrons des travaux publics, syndicat patronal et avocats spécialisés pour tenter de colmater les fuites. On parle déjà, en coulisses, d’une amnistie fiscale et pénale pour ces braves bâtisseurs qui, tout de même, bitument le pays. Roire note qu’on se soucie moins de la note payée par les automobilistes et les usagers, qui financent par leurs impôts le surcoût des ententes.
Lecanuet, ministre du « pas trop vite »
Au-dessus de cette mare de goudron, on devine la silhouette de Lecanuet, toujours prompt à « hazebroucker » un juge trop zélé, mais beaucoup moins pressé de stimuler l’instruction quand il s’agit de grands notables régionaux. Le refrain est connu : on met « de l’ordre » en dispersant les dossiers, en laissant traîner les commissions, en faisant comprendre que la Justice ne doit pas rouler trop vite sur ces chaussées-là.
Roire, qui n’a pas l’habitude d’enrober, montre là un système : après les pétroliers, après les ententes sur les carburants, voici les ententes sur les routes. Même logique, mêmes réseaux, même indulgence politique. La Normandie n’est qu’un tronçon de plus sur l’autoroute de la corruption à la française.
En 1976, cette enquête de La Mare aux Canards montre que la Ve République ne se contente pas de laisser filer la grande fraude fiscale : elle goudronne littéralement les profits privés avec de l’argent public. Normandie, gros trafic sur les routes, gros trafic dans les comptes.





