N° 2904 du Canard Enchaîné – 23 Juin 1976
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Sécheresse : les préfets ouvrent le parapluie
Été 1976 : la France grille, les rivières s’assèchent, l’eau du robinet devient saumâtre et les algues envahissent les stations d’épuration. Dans « Sécheresse : les préfets ouvrent le parapluie », Claude-Marie Vadrot raconte comment l’État répond à ce fléau national : plans d’urgence bricolés, campings menacés de fermeture, touristes culpabilisés, camions-citernes introuvables… et renforts de CRS envoyés par Poniatowski pour « sécuriser » les régions sinistrées. Pendant que les spécialistes parlent réseaux et traitements, les préfets pensent parapluie administratif. Quand la France a soif, le gouvernement, lui, ne manque pas de circulaires.
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Quand la France a soif, les préfets sortent le K-Way
Avec « Sécheresse : les préfets ouvrent le parapluie », Claude-Marie Vadrot attrape l’été 1976 au col. Cette année-là, la canicule s’installe, les récoltes grillent, les rivières se transforment en ruisseaux tièdes et Giscard découvre qu’une « société libérale avancée » ne fait pas tomber la pluie. L’article raconte moins la sécheresse que la réaction d’un État qui ne sait répondre qu’avec des circulaires, des CRS et des phrases réconfortantes.
D’entrée, Vadrot annonce la couleur : à l’Élysée, on dresse déjà la liste des usines qu’il faudra peut-être arrêter si le ciel persiste à bouder. Les météos consultés refusent de jouer les oracles et continuent à baratiner sur « des précipitations localement possibles ». Pendant ce temps, les ministres responsables inventent « Monsieur Sécheresse », gadget communicationnel censé conjurer le fléau à coups de prières technocratiques.
Le texte se promène ensuite dans la carte de France. En région parisienne, on prévoit de puiser dans la réserve d’eau potable pour remplir la Seine quand elle sentira trop mauvais. Les stations d’épuration, saturées, voient surgir des algues bizarres dans leurs bassins. À l’est, ce n’est pas mieux : en Alsace, l’eau du robinet devient « incroyablement salée ». À Colmar, l’excès de nitrates et de microbes oblige les médecins à déconseiller l’eau aux nourrissons. On croyait mourir de soif, on meurt surtout de ce qu’on boit.
Les préfets, eux, « ouvrent le parapluie ». Dans les zones touristiques, ceux de l’Ouest envisagent de fermer des campings et de rationner sévèrement. Les Renseignements généraux bretons leur ont soufflé la méthode: « Faites payer l’eau et vous aurez des émeutes. » Traduction : annoncez officiellement qu’il n’y aura plus rien dans les réservoirs, vous découragerez les vacanciers et limiterez la consommation. Politique de la peur à l’usage des maires de bord de mer.
Vadrot souligne le contraste comique entre le sérieux dramatique des communiqués et l’improvisation totale des solutions. On parle de camions-citernes, de « plan d’urgence », de recommandations aux touristes de « ne pas se laver trop souvent ». On ne parle pas d’investir dans les réseaux, de réparer les fuites, d’anticiper les sécheresses qui, déjà, deviennent plus fréquentes. C’est l’État pompier sans citerne.
La vignette dessinée par Kerleroux donne chair à cette misère hydrique : une vache décharnée gémit « Je suis très abattue par cette sécheresse ». Le paysan lui répond : « Hélas, Roussette, tu crois pas si bien dire. » On entend en écho les abattages d’urgence, les paysans étranglés par la hausse des fourrages, réalité derrière le calembour.
Et puis vient le clou : « Merci, Ponia ». Face à la sécheresse, Michel Poniatowski trouve une réponse à sa mesure de ministre de l’Intérieur. Il envoie des renforts de CRS dans les régions sinistrées. Pas pour transporter l’eau, bien sûr, mais pour prévenir d’hypothétiques troubles. L’eau manque, l’autorité jamais. On n’a pas de pluie, mais on a des casques.
Dans le dernier mouvement, Vadrot convoque les « spécialistes » de l’environnement, qui, eux, parlent gestion des nappes, traitement des eaux, adaptation durable. Au début de juillet, expliquent-ils, il sera trop tard pour improviser. Il faudrait traiter l’eau des rivières pour la rendre potable, mettre en place des installations pérennes. « Rien de tel qu’un flic, a dû penser Ponia, pour dédramatiser la situation », conclut l’auteur. Le trait est cruel, mais résumé parfait d’un pouvoir qui traite la sécheresse comme une manif de plus à encadrer.
Ce papier est aussi un avant-goût de ce que deviendront les débats climatiques des décennies suivantes : une crise environnementale gérée comme un problème d’ordre public, des préfets obsédés par leur responsabilité pénale, un gouvernement qui préfère les grands mots aux grands travaux. En 1976, Le Canard montre que lorsque la France a soif, l’État sort d’abord le parapluie, puis les CRS, et seulement en dernier recours les ingénieurs.
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