N° 2906 du Canard Enchaîné – 7 Juillet 1976
N° 2906 du Canard Enchaîné – 7 Juillet 1976
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Sur le front de la sueur
Été 1976, la France grille : rivières en « pipis de chat », prairies cramées, veaux sous perfusion d’antibiotiques et EDF à court de kilowatts. Dans « Sur le front de la sueur », La Mare aux Canards raconte comment la grande sécheresse révèle les absurdités de l’agriculture « moderne » et des technocrates de Giscard : remembrement qui chasse l’eau des champs, batteries de « baby-beef » invendables, usines qui pompent tout avant de fermer pour congés. Un reportage acide sur un pays qui transpire vraiment tandis que le pouvoir, lui, se contente d’ouvrir le parapluie.
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La France qui grille à petit feu
Avec « Sur le front de la sueur », La Mare aux Canards continue le feuilleton de l’été 1976 : celui d’un pays qui cuit au soleil et d’une agriculture « moderne » qui se retrouve au bord de l’insolation. Même décor que dans les chroniques précédentes de la sécheresse, mais ici la loupe est braquée sur les campagnes, les abattoirs et les centrales électriques, avec en guest star le ministre de l’Agriculture Christian Bonnet.
Nous sommes en juillet 1976, au cœur de la fameuse canicule qui vide les rivières, grille les prairies et oblige Giscard à inventer des plans d’urgence. Sur le terrain, cela donne des scènes dignes d’un western administratif : au marché noir, « l’herbe sèche pour bestiaux » se vend jusqu’à 70 ou 80 francs le kilo, presque le prix du litre de lait. Les médecins parlent d’« épidémie de rhume des foins », preuve que le peu de foin disponible ne va pas là où on l’attend.
EDF en nage, ouvriers rincés
Le papier commence par une image qui colle : les techniciens d’EDF « observent avec tristesse les pipis de chat que sont devenus nos fleuves » et annoncent une pénurie de kilowatts pour septembre. Les usines qui tournent à plein débit et pompent les rivières ne se sont évidemment pas souciées des appels à étaler les congés. Résultat : elles fermeront pour cause de sécheresse après avoir tout pris. « Après eux, le déluge… ou la panne », résume le Canard.
Dans les ateliers, les ouvriers traînent les pieds : la chaleur a déjà fait baisser la productivité de 15 %, surtout dans les régions de la Loire. Les hommes « à cause de la chaleur », les machines « faute de lubrifiant » : tout le système s’échauffe, au sens propre.
Talus arrachés, prairies cramées
Quand les prairies sentent le brûlé, précise la Mare, Bonnet et ses agronomes se mettent soudain à regretter les haies et talus arrachés au nom du remembrement et du drainage systématique. Pendant dix ans, on a payé les paysans pour assécher, rectifier, « rationaliser » les pâturages. En 1976, on découvre que ces terres trop bien drainées ne retiennent plus ni l’eau ni la fraîcheur.
Le journal se moque de ces « facéties encouragées depuis plus d’une décennie » : on a transformé les prairies grasses en champs qu’il faut maintenant irriguer à grand frais. Et c’est encore aux cultivateurs les plus pauvres que l’on demande de rembourser les emprunts qui ont financé cette brillante « autocritique agricole ».
Baby-beef, veaux sous perfusion
La charge la plus dure vise l’élevage industriel. Dans les « batteries » de cinquante, des veaux restent dix-huit mois attachés à une mangeoire, nourris de rations bourrées d’antibiotiques. Ces « baby-beef », produits phares de l’agriculture giscardienne, se bousculent aux portes des abattoirs. Au moindre creux de conjoncture, ils deviennent un stock encombrant, vivant et ruineux.
Pour les éleveurs qui ont voulu faire « moderne » et ont investi dans ces installations, l’hiver s’annonce désastreux : baisse des revenus, remboursements d’emprunts, charges fixes. La sécheresse ne fait que mettre à nu un système fragile, dépendant des aides, de l’énergie bon marché et de l’illusion technocratique.
Une société qui transpire… et un pouvoir qui ventile du vent
Tout au long de l’article, la sécheresse devient métaphore d’une société giscardienne à bout de souffle. Les fleuves réduits à des « pipis de chat », les ouvriers qui « pincent mal la nuit », les prairies roussies et les veaux sous perfusion composent un tableau où l’on sue partout, sauf dans les bureaux ministériels.
Le Canard ne se contente pas de moquer la météo : il démonte, avec humour noir, les promesses de la « société libérale avancée ». On a fait disparaître les talus, les haies, le bocage, au nom de l’efficacité. On a enfermé les bêtes au nom du progrès. Il suffit d’un été sans pluie pour que tout ce beau montage se transforme en casse-tête énergétique, social et agricole.
Sur le front de la sueur, conclut en creux la Mare, ceux qui trinquent ne sont ni les ingénieurs ni les ministres, mais les paysans, les ouvriers, les petites usines. Et l’on devine que si la pluie finit par tomber, le système, lui, continuera de marcher en plein soleil jusqu’à la prochaine crise.





