N° 2911 du Canard Enchaîné – 11 Août 1976
N° 2911 du Canard Enchaîné – 11 Août 1976
24,00 €
En stock
On empoisonne aussi français
Août 1976 : un mois après la catastrophe de Seveso, Le Canard se demande si la France est vraiment à l’abri. Dans « Docteur Défoliamour », Jacques Lamalle démonte les discours rassurants du gouvernement : on ne fabrique plus de défoliants, mais on en stocke et on en répand encore sur forêts, talus et communes rurales. Experts complaisants, fournisseurs estampillés Vietnam, cantonniers transformés en chimistes malgré eux : tout un système accepte le risque d’un « Seveso à la française ». Une chronique drôle et inquiétante sur la légèreté chimique de la France giscardienne.
Couac ! propose ses canards de 3 façons au choix
En stock
Docteur Défoliamour ou le petit Vietnam chimique
À l’été 1976, l’Europe découvre, affolée, un nom qui va devenir synonyme de désastre industriel : Seveso. Près de Milan, une usine de la société I.C.M.E.S.A. laisse s’échapper un nuage de dioxine, brûlant la peau, les arbres, les bêtes, les gamins. Quelques semaines plus tard, Jacques Lamalle se penche sur la question dans La Mare aux Canards, et commence par la rassurante litanie officielle : « impossible en France ». Chez nous, jure-t-on, on ne fabrique plus le fameux trichlorophénol depuis 1971. On n’en produit plus, on en stocke seulement par wagons entiers. Dormez tranquilles, tout est sous contrôle.
Sauf que Lamalle démonte aussitôt la mise en scène. Oui, la France a arrêté la production du défoliant 2,4,5-T, cette jolie poudre qui a transformé le Vietnam en herbier lunaire, mais elle continue à le manipuler, à l’entreposer, à le répandre dans les campagnes. « Un incendie dans un entrepôt, une explosion, une inondation et c’est peut-être aussitôt un “Seveso” à la française », écrit-il. Le décor est planté : derrière l’accent rassurant des ministères, la même chimie lourde tourne, les mêmes produits circulent.
Défoliants made in France
Lamalle rappelle que, pendant des années, la France a joyeusement pulvérisé ces défoliants sur ses forêts, ses talus, ses chemins ruraux. Les « boisements en régénération » et les bas-côtés d’autoroutes ont servi de terrain d’expérimentation à ciel ouvert. Les Vietnamiens, eux, avaient au moins l’excuse d’être bombardés : nous, on s’arrose tout seuls.
L’article joue sur le contraste entre l’argument officiel – l’arrêt de la fabrication – et la réalité : des dizaines de milliers de tonnes dorment encore dans des dépôts. Et personne ne sait très bien à quelle dose le produit devient mortel. On se contente d’experts « optimistes » qui fixent des seuils gentiment accommodants.
Cerveaux pollués et label U.S.
Dans la rubrique « Cerveaux pollués », Lamalle s’attaque aux savants de service : ils considèrent qu’il n’y a pas de problème tant que la dioxine ne dépasse pas 0,1 ppm. Un chiffre sorti des laboratoires militaires américains, pas des champs du Morvan. On se croirait dans une parodie de colloque : « On jure que dans les conditions d’emploi actuellement prévues, le 2,4,5-T ne présente pas de toxicité tant pour la santé humaine que pour la faune. » Formule magique qui permet de continuer à vendre les bidons, tout en publiant des communiqués apaisants.
Le passage « Label U.S. » est l’un des plus corrosifs. La société I.C.M.E.S.A., propriétaire de l’usine de Seveso, a d’excellentes références : elle a travaillé pour l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam. Les douanes italiennes fermaient les yeux, les bonnes notes de l’OTAN suffisaient. Lamalle souligne la complaisance européenne pour ces fournisseurs : quand il s’agit d’acheter des produits à faire crever les forêts et les paysans, l’argument d’« expérience » devient soudain très convaincant.
Arrosages généreux
La fin de l’article est un inventaire glaçant des « arrosages généreux » à la française. En 1970 déjà, le ministre de l’Agriculture invitait les communes rurales à utiliser un défoliant « non dangereux pour le bétail » pour nettoyer talus et fossés. Résultat : des hectares traités, des bêtes abattues, des paysans qui toussent et des lettres de protestation classées verticalement.
Lamalle raconte les bidons confiés aux communes du Morvan, de la Côte-d’Or ou des Vosges, les agents des Ponts et Chaussées qui vaporisent à tour de bras, les cantonniers qui finissent par « avoir mal à la gorge ». À chaque fois, le même refrain : on ne savait pas, on nous avait juré que c’était inoffensif. Comme si Seveso n’avait servi à rien.
Contexte : l’écologie avant les écolos
En 1976, la conscience écologique commence à peine à émerger : Larzac, nucléaire, marées noires, scandales des nitrates. La catastrophe de Seveso agit comme un révélateur des risques chimiques. Le papier de Lamalle s’inscrit dans cette vague naissante : il montre que la France n’est pas seulement menacée par les usines des autres, mais par ses propres habitudes d’État bricoleur, prêt à transformer les campagnes en champ d’essai du Pentagone.
Sous le titre goguenard « Docteur Défoliamour », le Canard signe en réalité un acte d’accusation : scientifiques complaisants, hauts fonctionnaires amnésiques et ministres pressés ont, eux aussi, la main sur le pulvérisateur. Et le nuage de Seveso, nous dit la Mare, pourrait très bien choisir un jour d’avoir un accent bourguignon ou breton.





