N° 2912 du Canard Enchaîné – 18 Août 1976
N° 2912 du Canard Enchaîné – 18 Août 1976
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Côte d’Azur
Été 1976, la France sort d’une sécheresse record, mais sur la Côte d’Azur, les ports débordent de yachts géants. Dans « Ces ports de milliardaires… », Le Canard recense les monstres flottants de Cannes à Beaulieu : barons, magnats sud-africains, patrons italiens, tous amarrés sous pavillons de complaisance. Les petits plaisanciers se serrent sur les quais pendant que les PDG transforment les marinas en parkings fiscaux. Entre chronique de mœurs et cours accéléré de finance offshore, le journal montre comment la « société libérale avancée » a déjà donné la mer en concession aux milliardaires, laissant aux autres les miettes de plage.
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Ports francs pour fortunes salées
Avec « Ces ports de milliardaires… », en août 1976, Le Canard nous embarque pour une croisière très particulière sur la Côte d’Azur. Pas la France des campings bondés et des 4L en surchauffe sur l’A7, mais celle des yachts à plusieurs dizaines de millions, rangés comme des boîtes à cigares le long de Cannes, Saint-Tropez ou Beaulieu. Tandis que le pays sort exsangue de la sécheresse historique et de la crise du pétrole, le Canard dresse l’inventaire d’un petit paradis fiscal à ciel ouvert.
Première constatation du journaliste : plus les yachts sont gros, moins ils naviguent. Ces monstres flottants restent amarrés des semaines, juste bons à servir de vitrine au propriétaire, PDG ou héritier de trust pétrolier. Deuxième curiosité, tout aussi parlante : ces palais maritimes battent rarement le pavillon de leur pays d’origine. Déjà, en 1976, les drapeaux de complaisance – Panama, Liberia, îles exotiques – font partie du paysage. Le luxe, c’est aussi le droit de choisir son fisc.
La Côte d’Azur, annexe flottante des conseils d’administration
Sur les quais, c’est un véritable Who’s Who du capitalisme international. On croise le patron sud-africain venu prendre l’air loin de l’apartheid, les héritiers de Fiat ou de l’industrie navale grecque, sans oublier le baron de Rothschild et son voilier très chic amarré à Beaulieu. Chaque port devient un salon feutré où se croisent pétroliers, armateurs, trafiquants de devises et ministres de passage.
Le Canard s’attarde sur le contraste entre ces forteresses flottantes – salons lambrissés, moquettes épaisses, chambres dignes d’un palace – et l’ordinaire des Français qui, à la même époque, se serrent la ceinture. En 1976, l’inflation galope, le chômage progresse, l’essence est rationnée dans certaines régions. Sur les ponts des yachts, on ne parle pas de licenciements, mais de nouvelles défiscalisations et de prochains achats de marinas.
Cumulards, pavillons et petites combines
Le journal se régale aussi des « cas particuliers ». Le billet « Cumulard » épingle l’ancien ministre André Bettencourt, passé de la politique à la chimie lourde sans jamais quitter le confort des salons. Le voilà désormais à la tête d’une véritable « petite flotte pétrolière », symbole parfait de ces élites qui cumulent fonctions, jetons de présence et places de port.
Autre trouvaille, la rubrique « Minute pavillon » : l’arrivée massive de bateaux italiens qui, pour contourner leurs propres lois, jonglent avec les immatriculations. Tantôt italiens, tantôt panaméens, parfois opportunément français, les navires choisissent leur nationalité comme on change de chemise. Avant même que le mot ne devienne courant, Le Canard décrit la mondialisation heureuse… pour les ports francisés et les notaires de Monaco.
Le yacht comme caricature sociale
Au-delà des anecdotes, la page raconte surtout une société giscardienne qui s’ouvre en grand aux fortunes mondialisées. La Côte d’Azur devient vitrine de la « société libérale avancée » : plages privatisées, ports saturés de béton, marinas verrouillées pour le commun des mortels. L’article note au passage que les ports « ordinaires » manquent de places pour les petits plaisanciers, chassés par la spéculation et les tarifs mirifiques. Ceux qui veulent juste sortir leur bateau de pêche doivent céder la place aux châteaux flottants de quelques dizaines de privilégiés.
Derrière l’humour – noms de bateaux moqués, descriptions de salons « où l’on ne voit la mer qu’en couleur secondaire » – se lit une colère très politique. Ces yachts sont des résumés de classe : ils concentrent l’argent, le carburant, les exonérations et la police du coin, pendant que la ville alentour vit de jobs saisonniers et de loyers qui flambent.
Quarante ans avant que l’on parle de « superyachts » dans les sanctions contre les oligarques, Le Canard enchaîné avait déjà tout compris : sur la Côte d’Azur, les ports ne sont plus des équipements publics, mais les parkings privés d’un capitalisme qui flotte au-dessus des lois nationales, drapeau exotique au vent et caisse enregistreuse à fond de cale.





