N° 2917 du Canard Enchaîné – 22 Septembre 1976
N° 2917 du Canard Enchaîné – 22 Septembre 1976
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Les arrosés de la sécheresse
Sécheresse historique, vaches faméliques et ministres « pâturés »: en septembre 1976, la Mare aux Canards démonte la grande opération de « solidarité nationale » lancée par Giscard et Bonnet. Derrière l’impôt-sécheresse et les indemnités miraculeuses, le Canard révèle qui est vraiment arrosé: les gros exploitants, les organisations agricoles amies et la communication du futur gouvernement Barre. Un bain d’acide satirique au cœur de l’été le plus sec du siècle.
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Les agriculteurs, la vache à lait de la solidarité nationale
En septembre 1976, la France sort exsangue de « l’année sans pluie ». La grande sécheresse a grillé les prairies, fait flamber le prix du fourrage et offert à la majorité giscardienne un terrain de jeu idéal pour expérimenter une nouvelle potion: la « solidarité nationale ». La Mare aux Canards s’empare du sujet en montrant que, derrière les trémolos sur la détresse paysanne, on sait très bien qui sera réellement arrosé.
La mécanique de l’« impôt-sécheresse »
Le principe affiché est simple: tout le monde va se serrer la ceinture pour sauver les paysans. En pratique, explique le Canard, on invente une usine à gaz budgétaire qui a deux vertus: calmer la colère agricole et offrir un joli robinet à subventions pour les plus gros exploitants. On indemnise les pertes « sur facture », on crée des crédits bonifiés, on ouvre des lignes de prêts spéciaux. Bref, les calamités climatiques deviennent un produit financier comme un autre.
Les petits paysans, eux, n’ont pas forcément de comptabilité sophistiquée ni de conseiller fiscal; ils trinquent deux fois: dans leurs champs brûlés et à la pompe à impôts. Le dessin de Vazquez de Sola, avec son « cadre moyen victime de la sécheresse », rappelle que la note finale finira dans l’assiette du contribuable ordinaire, pas dans celle des éleveurs déjà gavés de primes.
Bonnet, ministre des pâturages et communicant en chef
La Mare se délecte du personnage de Christian Bonnet, ministre de l’Agriculture rebaptisé ministre des « pâturages ». Sa photo en pleine mimique bovine (« Qu’est-ce qu’il rumine ? ») résume la vision du journal: un homme qui mâchonne des éléments de langage pendant que les vaches crèvent de soif. Bonnet joue au bon berger, inspecte son gazon grillé rue de Varenne, décrète qu’on n’arrose plus les parterres ministériels pour montrer l’exemple, mais arrose généreusement les organisations agricoles les plus proches du pouvoir.
Le Canard souligne aussi la dimension électorale de cette compassion: au moment où Giscard revient d’Afrique et où Chirac a été poussé vers la sortie, chaque chèque signé au nom de la sécheresse vaut promesse de bulletin dans l’urne. La « tripe paysanne » racontée en reportage montre comment un simple acompte d’indemnisation se transforme, via les cabinets ministériels, en opération de com pour le futur Premier ministre.
Quand les campagnes répondent
L’un des morceaux les plus acides de cette Mare, ce sont les lettres d’agriculteurs publiées sous le titre « Entendez-vous dans nos campagnes ». Il y a ceux qui veulent « vivre l’impôt-sécheresse » et ceux qui avouent toucher des indemnités indécentes au regard de leurs pertes réelles. Sans moraliser, le Canard laisse parler les contradictions: certains paysans dénoncent l’arrosage à la sulfateuse des subventions, d’autres s’inquiètent déjà du jour où l’État se retournera contre eux au nom de la rigueur budgétaire.
Derrière l’humour, une vraie radiographie des années Barre
En filigrane, c’est tout le début de l’ère Barre qui se dessine. Nommé fin août pour incarner la rigueur et l’expertise, le nouveau Premier ministre doit gérer un pays frappé à la fois par l’inflation, le chômage et, désormais, la sécheresse. La réponse du pouvoir, vue du Canard, tient en une formule: quand il n’y a plus d’eau dans les nappes, on fait couler le crédit. On socialise les pertes climatiques, mais on ne touche pas à la logique productiviste qui a transformé les prairies en usines à « baby-beef » gavés d’antibiotiques.
La force du papier est de relier la météo et la politique: la canicule de 1976 n’est pas seulement une catastrophe naturelle, c’est un révélateur d’un modèle agricole et fiscal où l’on fait pleurer les vaches pour mieux engraisser les barons des campagnes. Sous les vignettes de Vazquez de Sola, la sécheresse n’assèche pas l’esprit du Canard: il continue de faire pleuvoir les jeux de mots, les chiffres pointus et les coups de fourche éditoriaux.





