N° 2919 du Canard Enchaîné – 6 Octobre 1976
N° 2919 du Canard Enchaîné – 6 Octobre 1976
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Le marchand de tapis atomique
En octobre 1976, Giscard part vendre du nucléaire au Shah comme on roule un tapis au bazar de Téhéran. Centrales, retraitement, plutonium et grands mots sur la « démocratie française » : tout y passe, pendant que la France s’emmêle dans la guerre du Liban. Dans « Le marchand de tapis atomique », la Mare aux Canards démonte, avec le trait acide de Pino Zac, une diplomatie qui recycle ses idéaux en contrats et transforme l’Hexagone en France-poubelles pour déchets irradiés de ses amis pétroliers.
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Giscard VRP en uranium
Entre « démocratie française » et tapis persans
Le nucléaire en mode bazar oriental
Avec « Le marchand de tapis atomique », Le Canard suit Giscard jusque dans les couloirs dorés du palais du Shah, à l’automne 1976. Officiellement, le président va parler coopération, civilisation et « démocratie française » – le livre qu’il trimballe partout, y compris dans la caricature de Pino Zac. En réalité, il s’agit surtout de vendre des centrales, du retraitement de combustible et un gros paquet d’équipements sensibles à un régime pétromonarchique surarmé.
Depuis le premier choc pétrolier de 1973, la France giscardienne a choisi le tout-nucléaire. EDF lance son programme de centrales comme on plante des champignons après l’orage, Framatome et le CEA rêvent d’exporter leur savoir-faire, et le Shah d’Iran, gorgé de pétrodollars, apparaît comme le client idéal. On lui promet des centrales, une usine de retraitement « à la française » et, en prime, un peu de prestige atomique. Le titre de la page dit tout : sur le tapis persan, on ne marchande plus seulement la laine, mais les neutrons.
Politique bidon et France-poubelles
Le dessin de Pino Zac condense le malaise : Giscard, profil d’échassier, brandit « Démocratie française » en répétant son slogan fétiche, « En France on n’a pas de pétrole mais on a des idées », face à un Shah qui tient… un jerrican. L’un vend du discours, l’autre a le carburant. Mais Le Canard rappelle que, derrière les grandes idées, il y a des déchets très concrets.
La rubrique « France-poubelles » démonte le tour de passe-passe. Pour vendre des centrales à Téhéran, il faut aussi proposer une solution pour le combustible irradié. La France offre donc ses services : retraitement des combustibles iraniens à La Hague, récupération du plutonium et des « quelques kilos » qui intéressent déjà le complexe militaro-industriel. Sous couvert de coopération civile, on organise un trafic de matières hautement radioactives, avec au passage la perspective de transformer l’Hexagone en décharge payante pour amis du tiers-monde bien dotés.
Les Américains, eux, font semblant de découvrir le danger en freinant les marchés pakistanais tandis qu’ils poussent leurs propres offres à l’Iran. Le Canard se régale de ces postures de vertu à géométrie variable : tout le monde joue à la morale antiprolifération, mais personne ne renonce aux contrats, ni aux joies du plutonium « explosif ».
Libaneries françaises : le décor sanglant
En encadré, la colonne « Libaneries françaises » replace la tournée de Giscard sur un autre front : la guerre civile libanaise. Tandis que le président se rêve en grand diplomate à Téhéran, Paris accumule les faux pas à Beyrouth. On bombarde de télégrammes moralisateurs, on laisse filer les ventes d’armes, on se fait rabrouer par le ministre égyptien Fahmi, venu dire à l’Élysée que la France en fait trop peu pour arrêter les massacres.
Le contraste est violent et voulu : d’un côté, une hyper-activité commerciale quand il s’agit de vendre des centrales, des avions ou du matériel électronique sophistiqué à des régimes autoritaires ; de l’autre, une diplomatie prudente, verbeuse et largement impuissante lorsqu’il s’agit d’empêcher les charniers du Liban. L’« éternelle France » humanitaire tient surtout bien son carnet de commandes.
Marchand de tapis… et de crédibilité
Ce qui frappe, en 1976, c’est la cohérence sinistre de l’ensemble. La France se présente comme championne de l’indépendance énergétique, de la paix et de la non-prolifération, mais monnaye son savoir-faire atomique à tout ce que le monde compte d’alliés autoritaires, du Shah à Bokassa. Dans le même temps, elle joue les directeurs de conscience au Proche-Orient, s’indigne des massacres et s’inquiète de la « stabilité de la région ». Le Canard traduit : on vend des outils de puissance à des régimes instables, puis on s’étonne que la région soit explosive.
La « Mare aux Canards » du 6 octobre 1976 montre un Giscard devenu pur marchand, négociant des contrats comme on discute au souk, sur fond de caisses de plutonium qu’on fait mine de ne pas voir. Pino Zac ne dessine pas une encyclique sur les droits de l’homme : il croque un VRP filiforme, son dernier livre sous le bras, en train d’expliquer au Shah bardé de décorations que la France, si elle n’a pas de pétrole, a des idées … pour lui construire la bombe sans en avoir l’air.





