N° 2923 du Canard Enchaîné – 3 Novembre 1976
N° 2923 du Canard Enchaîné – 3 Novembre 1976
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Hello Jimmy ! hello Jerry ! par Jean Clémentin
Autour de Ford et Carter, le café du commerce français ricane : « pauvres Américains, condamnés à choisir entre deux nuls ». Dans un billet vénéneux, Jean Clémentin retourne le cliché : mieux vaut deux présidents falots qu’un « génie » façon Poincaré, Staline ou Nixon. En convoquant l’élection de 1913 et le mot féroce de Clemenceau, Le Canard rappelle qu’en politique, la médiocrité peut être un bouclier. Une leçon de 1976 qui résonne étrangement avec nos scrutins actuels.
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Hello Jimmy, hello Jerry… et bonjour la médiocrité salutaire
Le réflexe anti-yankee retourné comme un gant
En novembre 1976, au moment où les Américains s’apprêtent à trancher entre Gerald Ford et Jimmy Carter, le réflexe parisien est bien rodé : « pauvres Américains, condamnés à choisir entre deux nuls ». Jean Clémentin commence exactement là, pour mieux dynamiter cette condescendance.
Ce que l’article démonte, c’est moins Ford ou Carter que le confort intellectuel français : cette idée qu’un vrai pays se doit d’avoir de grands hommes, des « génies » à sa tête, pendant que les États-Unis aligneraient des représentants de conseil d’administration.
Clémentin renverse la table : ce ne sont pas les États-Unis qui sont ridicules, c’est l’obsession, très française, du chef providentiel. Et il le fait à la manière du Canard, en prenant l’argument à rebours : oui, Ford et Carter sont falots, et c’est peut-être une excellente nouvelle.
Génies dangereux, présidents plan-plan
Le cœur du papier tient en une idée simple : les « génies » en politique, ça finit souvent en catastrophe. Clémentin convoque la galerie toute trouvée : les « cerveaux » de la Science et autres staliniens, les stratèges de la baie des Cochons ou de l’Indochine. À chaque fois, des esprits brillants, bardés de diplômes et de certitudes, qui conduisent droit au gouffre.
À l’inverse, un Ford ou un Carter n’ont rien d’éblouissant. Un « Q.I. à casser les cadrans », s’amuse Clémentin, en visant la mode des tests de quotient intellectuel. Mais c’est précisément le point : un président moyen, entouré d’institutions solides, commet moins de dégâts qu’un surdoué mégalomane persuadé de refaire le monde. Mieux vaut un type qui s’en tient à peu près au script qu’un auteur qui veut réécrire la pièce.
Le papier est nourri de l’expérience récente : dix ans seulement après l’escalade vietnamienne, deux ans après Watergate, les États-Unis se méfient des présidents charismatiques. Nixon était intelligent, rusé, stratège. On a vu le résultat. Dans ce contexte, le duo Ford-Carter apparaît comme une sorte de cure de sobriété démocratique.
Clemenceau et le vote pour « le plus con »
Clémentin ne se contente pas de s’amuser des Américains, il renvoie la France à sa propre histoire. Il exhume l’élection présidentielle de 1913, sous la IIIᵉ République : au menu, Pams, radical sans grande envergure, et Poincaré, nationaliste ardent. « Poincaré, c’est la guerre », dira Clemenceau, lucide sur les conséquences possibles.
La petite scène racontée par le Canard est savoureuse : face à ces deux candidats « sérieux », Clemenceau explique qu’il votera pour « le plus con ». Non par cynisme, mais par instinct de survie : entre un médiocre et un belliciste brillant, il choisit la bêtise inoffensive plutôt que l’intelligence dangereuse. L’histoire lui donnera tristement raison : Poincaré élu, la marche à la guerre sera inexorable.
Clémentin applique cette morale aux États-Unis de 1976 : en se donnant le luxe de choisir entre deux types banals plutôt qu’entre un fanatique et un gangster, les Américains montreraient presque l’exemple. « Qu’ils aient carrément deux cons, et que le meilleur gagne », conclut-il, mi-moqueur, mi-envieux.
Échos d’aujourd’hui : le culte du chef, toujours là
Difficile de relire ce texte sans penser à nos scrutins plus récents. Quarante-huit ans plus tard, on entend toujours les mêmes soupirs : « quel triste choix », « aucun n’est à la hauteur ». Les campagnes se vendent comme des séries Netflix, on traque le « winner » charismatique, le président qui saura « incarner », « réenchanter », « disrupter ».
Or l’actualité n’a fait que confirmer l’intuition de Clémentin : les dirigeants qui se rêvent en génies historiques, du Kremlin à d’autres capitales, sont rarement ceux qui préservent la paix et les libertés. Les « hommes providentiels » adorent les pleins pouvoirs, les révisions constitutionnelles et les guerres préventives. La médiocrité relative d’un président encadré par des contre-pouvoirs n’est pas toujours un malheur ; c’est parfois un garde-fou.
Et en France ? Le vieux fantasme du « sauveur » continue de hanter le débat public, qu’il prenne les traits d’un tribun autoproclamé ou d’un manager venu « faire le ménage ». Le texte de 1976 rappelle utilement que ce rêve est dangereux : plus un chef se pense exceptionnel, plus il entend tordre les règles à son profit.
Le Canard, lui, ne moralise pas : il se contente de rappeler que la démocratie n’est pas un concours de beauté intellectuelle, encore moins un casting de « génies » autoproclamés. Elle fonctionne mieux quand les citoyens se méfient des surdoués en quête de destin et préfèrent des représentants ordinaires, surveillés de près.
Un anti-américanisme retourné comme une crêpe
Au fond, « Hello Jimmy ! Hello Jerry ! » est un petit bijou d’ironie anti-anti-américaine. Clémentin reprend tous les clichés de bistrot sur les présidents yankees, puis les retourne contre ceux qui les profèrent : les vrais naïfs ne sont pas les électeurs américains, mais ceux qui croient encore aux chefs inspirés, aux hommes du « destin national ».
En 1976, cela permet de rire de Ford et de Carter tout en saluant, mine de rien, un système institutionnel qui survit à ses dirigeants. En 2024, alors que l’on s’arrache les cheveux devant d’autres têtes d’affiche, la leçon reste d’actualité : parfois, le moindre des maux, ce n’est pas de choisir « le plus brillant », mais de se méfier comme de la peste de ceux qui se prennent pour des génies.





