N° 2924 du Canard Enchaîné – 10 Novembre 1976
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Concorde : Fermez le bang !
En novembre 1976, Paris et Londres signent l’acte de décès du Concorde après seulement seize exemplaires. Dans un article au vitriol, Patrice Vautier détaille la note : plus de 16 milliards de francs pour un cercueil supersonique que même New York ne veut plus entendre. Faux prétextes, vrais déficits, promesses de « super-Concorde » pour demain… Le Canard démonte le rêve gaulliste devenu gouffre financier et interroge, bien avant l’heure, notre fascination pour les grands projets qui volent haut mais atterrissent dans le rouge.
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Concorde : fermer le bang, ouvrir le portefeuille
Un enterrement de première classe
En novembre 1976, les gouvernements français et britanniques décident d’arrêter la fabrication de Concorde au seizième exemplaire. Patrice Vautier raconte cet « enterrement de première classe » comme on fait le compte d’une addition dans un restaurant de luxe où l’on n’a pas vraiment apprécié le repas.
16,562 milliards de francs lourds, calcule-t-il, en détaillant la facture poste par poste : mise au point, prêts d’État, perfectionnements à venir, maintenance et pièces de rechange. Le tout pour une flotte microscopique, incapable de s’amortir autrement que dans les fantasmes de prestige national.
Le titre « Fermez le bang ! » résume bien la chose : on ne supprime pas seulement un programme industriel, on se débarrasse en douce du symbole même du supersonique civil, son bang sonore, ses promesses de modernité illimitée… et son trou noir budgétaire.
Le rêve gaulliste rattrapé par la gravité
Concorde, c’est l’enfant chéri de la grande politique gaullienne : prouver que la France (avec un peu des Britanniques) peut rivaliser avec les géants américains, inventer l’avion du futur, voler plus vite que le temps. Sauf que le futur a la mauvaise idée d’arriver avec le choc pétrolier de 1973, la montée de l’écologie, les plaintes contre le bruit, et une clientèle réelle bien plus maigre que les prospectus.
Vautier rappelle que le projet était vendu, en 1962, pour 2,2 milliards de francs et seize avions — on connaît la suite : explosion des coûts, multiplication des crédits, prolongation indéfinie des « mises au point ». La chronique montre comment le Concorde glisse peu à peu du statut de vitrine technologique à celui de fardeau qu’on n’ose plus regarder en face.
Les Américains, ces coupables tellement pratiques
Pour expliquer la faillite, les défenseurs du programme désignent un coupable idéal : les « Yankees » qui interdisent le Concorde à New York. Vautier démonte tranquillement le prétexte. Certes, l’accueil américain est frileux, mais le supersonique ne décolle nulle part ailleurs : la ligne Paris–Washington vivote, Londres–Bahreïn–Singapour ne transporte que des passagers subsoniques d’exception, et le reste du monde regarde surtout la facture de kérosène.
Le Canard renverse la propagande officielle : si Concorde ne vole presque plus, ce n’est pas parce que Washington serait sourd à la poésie du bang, c’est parce qu’Air France et British Airways n’ont jamais trouvé les armées de passagers richissimes censées remplir l’oiseau blanc. La caricature de Vazquez de Sola, Concorde transformé en cercueil aérien, enfonce le clou.
L’art gouvernemental du relooking de fiasco
Le plus réjouissant, dans la prose de Vautier, c’est la façon dont il suit à la trace la novlangue technocratique. On ne parle jamais d’échec, mais d’« expérience », de « reprise justifiée », de « super-Concorde » à l’horizon 1990. On continue d’additionner les déficits d’exploitation, mais on promet pour demain des versions encore plus performantes, donc encore plus chères.
Le petit encadré « Le dur langage des chiffres » met en pièces ces contorsions : déficit d’exploitation, pertes d’Air France, dettes à long terme… Concorde apparaît pour ce qu’il est : un bijou industriel magnifique, mais économiquement indéfendable, que l’État tente de recycler en gloire nationale.
Résonances d’aujourd’hui
Relire ce papier à l’heure où l’on reparle de supersonique « vert » et de jets d’affaires ultra-rapides a quelque chose de familier. On retrouve la même tentation de faire primer le prestige sur la rationalité économique, la même foi dans la technologie miraculeuse censée effacer d’un coup les lois de la physique, du pétrole ou du climat.
Le Canard de 1976 n’attaque pas l’avion comme objet — Vautier reconnaît implicitement la beauté et la prouesse du Concorde — mais l’aveuglement politique qui a laissé filer les milliards sans jamais poser franchement la question : pour qui, pour quoi, et à quel prix ?
Au fond, « Fermez le bang ! » raconte moins la mort d’un programme que celle d’une certaine idée de la grandeur : celle qui confond vitesse et progrès, prestige et utilité, symbole et réalité comptable. En 1976, le supersonique français cesse de faire du bruit dans le ciel, mais le vacarme des caisses vides résonne encore longtemps.





