N° 2926 du Canard Enchaîné – 24 Novembre 1976
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Giscardebert et le Maire du Palais
Sous l’armure de « Giscardebert XV » et la barbe de « Chiraculd-le-Mauvais », on reconnaît sans peine Giscard et Chirac en pleine guerre froide de 1976. En pastichant les chroniques mérovingiennes, Bernard Thomas démonte la monarchie présidentielle façon Ve République : roi fainéant, maire du palais ambitieux, barons frondeurs et peuple qui n’aime plus son souverain. À la veille de la première élection du maire de Paris, l’« Histoire des Francs » du Canard raconte surtout la bataille pour l’après-Giscard. Et prouve qu’en politique française, les rois passent, les rois fainéants restent.
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GISCARDEBERT, CHIRACULD ET LES ROIS FAINÉANTS DE LA Ve
Un faux chroniqueur médiéval pour une vraie monarchie
Avec « Giscardebert et le maire du palais », Bernard Thomas ressort la plume d’un Grégoire de Tours sous acide pour raconter la France de 1976. Tout y est : roi fainéant, reine délaissée, fils favori, barons frondeurs et maire du palais trop ambitieux. Sauf qu’on a changé les casques à cornes pour les costumes trois-pièces et que derrière les noms bidonnés se lisent très clairement ceux de Giscard d’Estaing, Anne-Aymone, leur fils « Riton », Jacques Chirac et toute la cour gaulliste.
La Ve République en version Mérovingiens
Le dispositif est simple : Giscard devient « Giscardebert XV », dernier avatar d’une lignée de souverains aussi vaniteux que mollassons, davantage occupés à la chasse et aux plaisirs du lit qu’à gouverner. Autrement dit, un président qui aime davantage les chasses africaines, les dîners mondains et les gadgets de modernité qu’une vraie confrontation sociale. La reine Annémonegonde, copie à peine déguisée d’Anne-Aymone, traîne sa mélancolie tandis que le roi s’amuse, distribuant faveurs, places et honneurs à ses proches.
Thomas pousse la ressemblance avec les rois fainéants jusqu’au bout : Giscardebert voyage dans son char couvert de lait, symbole d’un monarque déconnecté des réalités, flottant dans un confort bourgeois pendant que le pays s’agace de l’austérité Barre et du chômage qui monte.
Chiraculd-le-Mauvais, Ornano-le-Bref et les autres
Au cœur du récit, on trouve la fracture Giscard/Chirac, ouverte depuis la démission tonitruante de Chirac en août 1976. Chirac devient « Chiraculd-le-Mauvais », prince revêche qui ronge son frein en attendant son heure. Giscardebert, lui, veut s’assurer que le trône restera dans la famille en promouvant son fils « Ritonic », promesse de succession dynastique qui ressemble furieusement à la manière dont le président met en scène son clan.
Vient alors la question du « maire du palais », transposée au Paris de 1976 : Giscard désigne Ornano-le-Bref, alias Michel d’Ornano, comme futur maire de Paris, fonction qui doit être recréée en 1977 avec l’élection du premier maire de la capitale depuis 1871. Mais les seigneurs de la suite de Chiraculd s’y opposent : ils savent que la bataille de Paris sera le tremplin politique décisif pour l’après-Giscard. La chronique comique recouvre une vraie guerre de succession.
Dans ce petit théâtre, Thomas s’amuse à glisser d’autres silhouettes : Tiberic (Jean Tiberi), Veilinde (Simone Veil) ou encore Barric, ombre grossière de Raymond Barre. Tous défilent comme des figurants d’un roman de capes et d’épées, mais ce sont bien les ministres de la République de 1976, coincés entre loyauté au roi et calculs d’avenir.
Le peuple des Francs… qui n’aime plus le roi
Le ressort comique le plus cruel, c’est la manière dont le « peuple des Francs » est convoqué… pour constater qu’il n’aime plus Giscardebert. Les Parisiens, eux, lui tournent le dos. Le roi ne gouverne plus qu’un décor de châteaux, entouré de domestiques et de chiens de garde, isolé dans son propre royaume. Bernard Thomas décrit un pouvoir qui s’est coupé de la rue, enfermé dans sa propre mise en scène, vivant d’illusions de grandeur pendant que la crise économique ronge le pays.
Le dernier trait est assassin : mieux vaudrait, suggère le faux Grégoire de Tours, se souvenir de Giscardebert-le-Fragile que de Giscardebert-le-Roi. Autrement dit, retenir du président non pas ses réformes, mais sa vulnérabilité, ses ratés, son incapacité à tenir ensemble une droite fracturée entre barons chiraquiens, giscardiens hautains et technos du Trésor.
Une leçon de longue durée
Ce pastiche mérovingien n’a rien d’une simple fantaisie historique. Il rappelle surtout combien la Ve République fonctionne comme une monarchie de droit divin : un roi élu au suffrage universel, des courtisans, des fils spirituels, un maire du palais en embuscade pour la succession. De 1976 à aujourd’hui, la mécanique a peu changé : présidents jupitériens, « premiers ministrables » qu’on brûle puis qu’on sacrifie, bataille de Paris toujours décisive pour la suite de carrière.
Relu aujourd’hui, le texte de Bernard Thomas garde une fraîcheur redoutable : chaque fois qu’un président surestime son charisme, traite Matignon en simple annexe de l’Élysée et s’entoure de « fils » ou de dauphins, Giscardebert remonte sur son chariot bringuebalant. Et dans un coin de page, Pino Zac continue de le traîner, hilare, derrière un bœuf fatigué.





