N° 2930 du Canard Enchaîné – 22 Décembre 1976
N° 2930 du Canard Enchaîné – 22 Décembre 1976
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L’équipe Chirac dans la viande : Un milliard de subventions d’étal
Décembre 1976 : l’État débloque un milliard pour « sauver » la filière viande du Massif central. Le Canard enchaîné découvre surtout une belle pièce de boucherie politique : usines d’abattage arrosées, industriels amis chouchoutés, Corrèze bichonnée, et Jacques Chirac en grand ordonnateur des subventions d’« étal ». Derrière la solidarité avec les paysans, une mécanique de clientélisme rural se met en place. Une plongée saignante dans la Chiraquie naissante, qui parle encore furieusement à notre époque. Illustrations de Kerleroux.
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LA VIANDE, LES VOIX ET LE « MILLIARD FLOTTANT »
En décembre 1976, Jacques Chirac vient à peine de quitter Matignon et de lancer son nouveau joujou gaulliste, le RPR. Officiellement, il s’oppose au « giscardisme libéral » et à la rigueur de Raymond Barre. Dans les faits, rappelle cette page de décembre, l’ancien Premier ministre reste solidement accroché à ce qui fait vivre tout bon notable de la Ve République : les réseaux, les subventions, les coups de pouce à la maison.
L’article démonte un dispositif très concret : un milliard de francs d’aides publiques à l’industrie agro-alimentaire du Massif central, baptisé « milliard flottant du Massif central », qui commence à « empoisonner l’atmosphère en Chiraquie ». Autrement dit : l’argent de l’État arrose la viande… et arrose aussi les amis de Château-Chirac.
VIANDE SUBVENTIONNÉE, CLIENTÈLE CHOUCHOUTÉE
Le papier fonctionne comme une autopsie d’un montage bien connu à l’époque : pour « soutenir » la filière viande, l’État et les caisses publiques déversent des sommes considérables dans des usines d’abattage, des sociétés de stockage, des entreprises de transformation. Officiellement, on lutte contre la crise agricole, on aide les éleveurs, on modernise la filière.
Le Canard montre l’envers du décor : derrière les discours de solidarité avec « la France qui élève » se profilent des noms très précis. Coudert, industriel du Limousin, proche de Chirac, qui rafle les crédits ; Perol, ancien directeur départemental de l’Agriculture nommé dans une chaîne de responsabilités ministérielles ; Bonnet, ministre de l’Agriculture, qui avait tout misé sur Chirac avant de se recaser dans l’orbite giscardienne. C’est toute une petite armée corrézienne qui se retrouve à la manœuvre.
Le jeu de mots du titre, « subventions d’étal », dit l’essentiel : l’argent public finit moins dans la poche des éleveurs que sur l’étal des bouchers industriels, avec, au passage, quelques beaux morceaux réservés aux amis politiques.
BONNET, BÉTAIL ET BALLES ÉLECTORALES
La petite chronique encadrée « Bonnet-la-dégonfle » résume le style de la maison. Après la démission de Chirac en août 1976, Christian Bonnet, qui lui devait beaucoup, se repositionne auprès de Giscard. Le Canard rappelle que ce même Bonnet a longtemps servi de courroie de transmission entre l’Élysée, le ministère de l’Agriculture et les réseaux chiraquiens de Corrèze.
Le massacre du bœuf n’est pas qu’une affaire de carcasses : c’est une question de bulletins de vote. Construire une usine d’abattage à Egletons ou ailleurs, c’est promettre des emplois, des débouchés, une modernité rurale. Autant de promesses qui, en retour, font monter les scores électoraux de l’équipe Chirac. L’affaire Coudert, racontée en détail, illustre comment la « solidarité nationale » se transforme en consolidation de fiefs locaux.
LES PAYSANS, TOUJOURS DINDONS DE LA FARCE
L’une des forces du texte est de ne jamais perdre de vue ceux qui devraient être les premiers bénéficiaires : les éleveurs. Le journal rappelle qu’en Corrèze, beaucoup de paysans ne voient que des miettes passer. Les grands discours sur la viande subventionnée se traduisent surtout par des montages financiers complexes, des usines surdimensionnées, et, pour les petites fermes, des prix toujours trop bas.
La caricature de Morchoisne, où un personnage coiffé du képi gaulliste s’occupe d’un troupeau avec la bulle « Le Général ne disait-il pas : les Français sont des veaux ? », renverse la phrase culte de de Gaulle. Oui, les Français sont peut-être des veaux… quand ils se laissent mener à l’abattoir budgétaire sans broncher.
CHIRAC, NOUS VOILÀ
La chute du papier, « Chirac, nous voilà », sonne comme un avertissement : la viande n’est qu’un avant-goût. À l’heure où l’ancien Premier ministre se pose en champion du peuple contre Giscard et Barre, Le Canard rappelle que ce tribun de la rue de Vaugirard sait très bien utiliser l’appareil d’État quand il le contrôle. On est encore loin de la cohabitation de 1986, des privatisations et de la dérégulation à marche forcée, mais le portrait du Chirac des années 1970 est déjà là : un homme de réseaux, de fidélités locales, de coups de pouce budgétaires.
ACTUALITÉ PERSISTANTE
Relue aujourd’hui, cette enquête sent toujours le frais. Les sur-subventions à l’agro-industrie, les usines d’abattage montées à coup de fonds publics, les aides à l’investissement qui servent d’abord à consolider des empires privés : tout cela n’a pas disparu avec la fin du gaullisme rural. La PAC européenne a ensuite pris le relais, avec ses « montagnes de beurre » et ses « lacs de lait », tandis que l’élevage paysan continue de disparaitre.
En 1976, Le Canard enchaîné montre que ce n’est pas un dérapage, mais un système : l’utilisation de l’argent public pour tenir un territoire, soigner des clientèles, préparer des campagnes électorales. L’article sur « l’équipe Chirac dans la viande » n’est donc pas seulement une charge contre la Chiraquie corrézienne : c’est une radiographie précoce de la République des subventions, où la frontière entre politique agricole et politique politicienne reste, comme les bêtes à l’abattoir, étonnamment floue.





