N° 2937 du Canard Enchaîné – 9 Février 1977
N° 2937 du Canard Enchaîné – 9 Février 1977
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Bretagne : on l’a pris pour une crêpe
Le 9 février 1977, le Canard pompe à deux étages. Charles Bernard transforme l’austérité pétrolière en fable noire: puisqu’on dépense 50 millions pour vider une épave, autant “créer des épaves” grâce à un port de Rotterdam gonflable, vaches-lanternes comprises. Bernard Thomas, lui, suit Valéry en Bretagne dans un “jeu de l’oie” électoral, entre villes “suspectes”, zones RPR à éviter et capitales bretonnes inventées. Deux satires, une même idée: camoufler, contourner, et appeler ça la politique.
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Les pompeurs de la côte
Austérité au large, imagination à la pompe
En 1977, on nous vend l’austérité comme un régime amaigrissant: moins de gras, moins de luxe, moins de tout… sauf du pétrole, évidemment. Car sur les côtes, le brut ne respecte pas les discours. Charles Bernard part d’un fait bien réel et bien sale: le pétrolier “Boelen”, échoué “au large de Brest par cent mètres de fond”, continue de suinter “par tous les orifices possibles”. Et voilà que M. Barre ordonne de pomper les “milliers de tonnes” restant dans la carcasse. On ne va pas aspirer ça “avec un petit chalumeau”: il faut “réunir le matériel et les hommes nécessaires”, et la facture grimpe à 50 millions. “Une paille.” Rien que la formule, on entend déjà la paille, justement, s’enfoncer dans la mer.
Mais Bernard ne se contente pas de constater l’absurde: il l’améliore. Puisqu’on va avoir tout l’attirail pour un seul pompage, le bon sens commanderait de… pomper souvent. Or, “si beaucoup de pétroliers passent près de nos côtes, très peu viennent s’y perdre”. Quelle négligence nationale! C’est là que le texte bascule dans la fable technique, la politique transformée en atelier de bricolage: si nos dirigeants “sont aussi soucieux de notre avenir qu’ils le prétendent”, ils doivent “mener une action tendant à créer des épaves”, afin d’assurer un ravitaillement en hydrocarbures “qui couvre la totalité de nos besoins”. Le progrès, version Canard: fabriquer la catastrophe pour rentabiliser l’aspirateur.
Port de Rotterdam gonflable et vaches-lanternes
Le plan est d’une élégance criminelle, mais “écologique” à sa façon: pas besoin de mines, pas besoin de guerre, juste un décor. “N’importe quel paysagiste” peut brosser des peintures phosphorescentes, monter un “décor gonflable” figurant le port de Rotterdam, “roulé dans une housse”, discret, transportable. La nuit venue, on déploie le faux port “près d’un récif”. On souffle dedans et, “majestueux”, Rotterdam se dresse au large comme un mirage administratif.
À terre, on plante l’illusion avec des moyens de campagne: des “cornes de vaches”, des “lanternes” qui font “un effet bœuf” et donnent aux marins “l’illusion des lumières de la ville”. Rotterdam comme s’ils y étaient déjà. Et le pétrolier, docile, met le cap sur le port, “et vlan! en plein dans le récif.” Les équipages n’ont plus qu’à évacuer “en chaloupe ou à la nage”, laissant “une épave bien à nous, avec tout son pétrole”. Ne reste qu’à pomper. Puis on dégonfle le port, on replie la housse, “pas de traces”, et on replante le décor le lendemain sur un autre point de côte.
La chute est merveilleuse de cynisme: on imagine “une économie française alimentée par tout ce pétrole provenant d’épaves régulièrement acquises dans le plus pur respect du droit maritime”. Le droit, le brut, et la blague. Et le soir, à la veillée, les marins raconteront ce “port fantôme” surgissant des brumes de l’Atlantique, comme un serpent de mer. On aura enrichi “le folklore marin d’une histoire fabuleuse”. La catastrophe, enfin poétique.
Kenavo, Valéry!
Le jeu de l’oie présidentiel, version Bretagne
Pendant qu’on “pompe” au large, Valéry slalome à terre. Bernard Thomas raconte son trajet en Bretagne comme un parcours d’obstacles: “jeu de l’oie”, “saut de puce”, “slalom spécial, avec chicanes compliquées et zigzag torturés”. On dirait une visite officielle dessinée par un géomètre nerveux, la carte froissée dans la poche.
La Bretagne, ici, n’est pas une région: c’est un champ de mines électoral. La Loire-Atlantique “arrachée” à la Bretagne, passe encore, “admettons”. Mais l’Ille-et-Vilaine risquerait d’être “rayée de la carte” à cause de Rennes, “ville suspecte”. Brest, Lorient, mêmes soupçons: les habitants, donc des mécontents. Même les campagnes ne sont “pas sûres non plus”, “à cause des paysans”. Et pour couronner le tout, certains territoires seraient tenus “par les collectivistes et leurs séides”. Bref, une Bretagne imaginaire où l’on se méfie du peuple comme d’un courant d’air.
La prudence devient stratégie: il aurait été “imprudent de mettre les pieds à Saint-Brieuc”, zone “sous contrôle RPR”, de peur de faire de la pub “aux chiraquiens”. À Douarnenez, on laisse la place à Guy Guermeur, député “localement célèbre” pour emporter des bateaux sur les plages “sans voler les chariots” (et quand ils appartiennent au CRS, “cela lui fait des ennuis”). À Valéry, on n’expédie que Anne-Aymone, histoire de “la laisser se faire mazouter vers l’île de Sein”. “Une maigre poire pour sa soif.” Le pétrole, encore, mais en broderie mondaine.
Et Thomas appuie là où ça grince: pas de grands ports, pas de chantier naval, pas de pêche industrielle, “les marins râlent trop fort”. Exit Concarneau, exit Lorient. Au total, “un véritable casse-tête chinois” pour établir le rallye présidentiel, “un casse-tête Mao”, avec, en bonus, affront à Dinan, manifestations à Quimper, et une géographie réinventée où Houat et Ploërmel deviennent capitales de Bretagne. Conclusion assassine: si la carte “continue à se hachurer à mesure des dissidences”, Giscard ne pourra bientôt “plus sortir de l’Élysée”.
Une même mécanique: pomper, contourner, camoufler
Ces deux textes se répondent comme deux caricatures de la même Ve République finissante: d’un côté, on rêve d’un “port de Rotterdam” gonflable pour faire venir les pétroliers sur les cailloux; de l’autre, on fabrique un itinéraire gonflable pour éviter les cailloux politiques. Même technique: contourner le réel, maquiller le décor, et appeler ça gouverner. À la fin, on ne sait plus très bien si l’on pompe la marée noire… ou si l’on pompe l’air d’une visite présidentielle.





