N° 2938 du Canard Enchaîné – 16 Février 1977
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Attention, voilà le sauveur !
16 février 1977: André Ribaud annonce l’avènement d’un nouveau “sauveur” national, Raymond Barre, canonisé à coups de sondages et de “que de 0,3%”. Dans une “République de porcelaine”, la presse manœuvre “avec une discrétion d’éléphant” et transforme l’indice des prix en miracle. Peu importe la maladie: on casse le thermomètre. Pendant que le chômage n’augmente “que de” quelques dizaines de milliers, le Sauveur promet une “remise en ordre globale” d’ici juin. Et Ribaud prévient: ne poussez pas trop Barre… il pourrait dépasser Giscard.
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Attention, voilà le sauveur !
Barre en “Babar”, Giscard en figurant, et les sondages en encensoir
(Le Canard enchaîné, 16 février 1977, Une et suite. Article signé André Ribaud.)
En France, écrit Ribaud, on aime les sauveurs. Surtout quand ils n’ont encore rien sauvé: ça évite les déceptions, ça ménage l’enthousiasme, et ça laisse la presse faire son métier préféré, le tricot de légende. Depuis la mort du général de Gaulle, “qui nous sauva tous pendant trente ans”, nous voilà “en disette” de grands hommes providentiels. Alors on en fabrique un. Il s’appelle Raymond Barre. Et Ribaud, en deux lignes, transforme la politique en rayon confiserie: le “nouveau sauveur”, c’est un emballage, du papier doré autour d’un plan d’austérité qu’on demande au pays d’avaler sans tousser.
La télévision, les radios, “la grande presse” ont annoncé l’avènement “avec une discrétion d’éléphant manœuvrant dans une République de porcelaine”. On lit, on entend, on respire ce parfum d’unanimité: “Les Français retrouvent le chemin de la confiance. L’homme symbolise ce renouveau: Raymond Barre.” Le lexique est religieux, la mise en scène aussi. Le plan Barre devient un encensoir: ne vous approchez pas trop, vous risqueriez de l’asphyxier.
Le miracle “que de”: 0,3% et la canonisation
L’article fait mine de s’incliner devant les chiffres, mais c’est pour mieux leur tirer la langue. Après trois mois et demi de blocage, on découvre que les prix, en décembre, n’ont augmenté “que de 0,3%”. L’indice “balançait” entre 0,3 et 0,5, il a fallu imposer “un second tour” à l’ordinateur pour qu’il “n’hésite plus” et se fixe sur 0,3. Ribaud décrit là une fabrique à miracles: on presse l’ordinateur comme un oracle jusqu’à ce qu’il rende la prophétie souhaitée. À partir de ce “que de”, la “réputation de sauveur” commence à “prendre consistance”.
Et la suite est une merveille de mécanique satirique: pour janvier, compte tenu de la baisse de TVA sur certains produits industriels, l’indice n’augmente “que de 0,5%”. “C’est dire si les enfonce, les prix, notre général ‘que de’.” Le “Sauveur” devient “à l’occasion manipulateur”: on ne lutte plus contre la hausse des prix, on lutte contre la hausse de l’indice. Contre le thermomètre, pas contre la maladie. C’est plus commode: on peut casser le mercure sans soigner le patient.
Sauver à la sauvette, puis annoncer le grand soir du redressement
Ribaud aligne ensuite les “autres grands succès” du plan: le chômage, “ces fusillés pour l’exemple”, n’a augmenté “que de” quelques dizaines de milliers. Sauve qui peut! Le gag, ici, n’a rien de léger: il montre comment l’optimisme officiel s’achète à crédit sur le dos des statistiques et des gens.
Et comme le sauvetage à la sauvette ne suffit pas, le Sauveur annonce l’opération de grand style: d’ici fin juin, il aura procédé à une “remise en ordre globale de l’économie française”. Ribaud s’amuse du changement de costume: “Ce n’est plus le Joffre, c’est le Napoléon du redressement économique.” L’étiquette colle, même si elle colle sur du vide. On nous promet de “nous arranger tout ça” en quatre mois et demi. Colbert, Richelieu, Clovis… la galerie des ancêtres sort du placard, comme si une réforme budgétaire devait se signer avec une plume d’oie et un sceau de cire.
Le sauveur apolitique, spécialité française
Le vrai portrait, pourtant, se précise ailleurs: Barre est l’homme qui se dit au-dessus de la politique, et qui en fait tout le temps. Ribaud pointe ce paradoxe français: on n’adore un sauveur qu’à condition qu’il affirme qu’il n’aime pas la politique et qu’il n’en fait pas. Talent national: se donner des airs d’“apolitique naïf” en maniant l’appareil avec les deux mains.
Ribaud ressort alors un vieux fantôme: Antoine Pinay, qu’on rappelait périodiquement comme on ressort un manteau de fourrure en plein printemps. Pinay attendait ses quatre-vingt-cinq ans pour “se retirer encore une fois” de la vie politique: retraite à répétition, spécialité maison. Mais Barre, de ce point de vue, aurait des dispositions plus prometteuses: “les méandres politiques”, il y est “profondément indifférent”. Et l’auteur ajoute, perfide, qu’après quelques “magouilles”, il a officiellement choisi d’Ornano comme candidat à Paris… tout en prétendant ne pas jouer.
Le portrait final est féroce et tendre à la fois: un petit éléphant qui se prend pour une tortue. L’éléphant se trompe; la tortue avance. Barre pratique, dit-il, la “patience dans l’azur”, mais attention, prévient Ribaud: Giscard pourrait répondre par “l’impatience dans la pénombre”.
Ne poussez pas trop le Sauveur, il pourrait dépasser le Président
Dernière pirouette, et elle mord juste: “Confrères, ne poussez pas trop le Sauveur Barre.” Si sa cote dépasse celle de Giscard, “de quoi auriez-vous l’air?” On serait menacés d’un “coup d’État d’âme du président”. Toute la Ve République résumée en une grimace: le chef aime qu’on le soutienne, mais pas qu’on l’éclipse. On peut sauver la France, d’accord, mais à condition de ne pas sauver trop fort.





