N° 2944 du Canard Enchaîné – 30 Mars 1977
N° 2944 du Canard Enchaîné – 30 Mars 1977
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Barre II le Restreint, par André Ribaud
Giscard c’est Louis Quinze ministres ! – Chirac de triomphe – Un gouvernement ? quel gouvernement ? – Clément Ledoux : Hommage signé Bernard Thomas – Les parisiens empubés – Nice le Médecin malade – Déponiatisation – La rose au coup de poing – Les feux de d’Ornano – Avec Carter la gauche baigne dans l’huile – Giscard le sommé européen – Le parfum des iles – Un éléphant ça meurt énormément – Comment plumer un promoteur en « enchainant » Le Canard – Expulsions piège à pauvres – Mais à quoi donc se dopent les princes qui nous gouvernent ? – Pas de brosse à reliure pour François – Chirac le provo des marchands …
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Barre II, ou l’art de repeindre la même cabine
On appelle ça un « message ». Dans la vie courante, c’est un télégramme, une lettre, un mot doux, un avertissement. Chez Giscard, en mars 1977, le « message » ressemble plutôt à un grand coup de pied aux fesses pris en direct après les municipales. L’énervement du président, ce lundi soir à la télé, n’est pas un effet de style: c’est l’instant où le vernis centriste se fendille, où la majorité découvre que les urnes savent faire autre chose que des courbettes.
Ribaud s’amuse de ce moment avec une cruauté métronomique: les Français « veulent le changement », donc ils l’auront… version administration française, c’est-à-dire en changeant l’étiquette sur le classeur et en gardant les mêmes agrafes. Barre I devient Barre II. On ne remplace pas le pilote, on change la police d’écriture sur le tableau de bord.
Le “restreint”, la révolution en réduction
La “révolution” annoncée tient dans une règle de trois, et c’est là que Ribaud plante son couteau dans la mousse. Barre I avait dix-huit ministres; Barre II n’en aurait plus que quinze, “pour douze mois” (on croirait lire une notice de yaourt). Résultat: “1,25 ministre par mois” ou “0,80 mois par ministre”. La politique devient une gymnastique d’indices, une arithmétique de communication. Après l’indice des prix, voilà l’indice des portefeuilles: on promet la sobriété en comptant les fauteuils, comme si le pays allait se réchauffer au nombre de dossiers cartonnés.
Et puis cette phrase de Giscard, citée comme un aveu qui claque: les ministres sont désignés “sans autre considération que la capacité d’exercer leurs fonctions”. Traduction ribaudienne: avant, ils étaient parfois choisis pour leur incapacité. Voilà une République où l’on se félicite, la bouche pleine, de découvrir soudain que la compétence n’est pas une maladie honteuse.
Là-dessus, Lap ajoute sa légende muette: “J’ai reçu un message!” dans une bulle, et le message arrive… par la semelle. C’est le dessin parfait pour l’époque: la Ve République en grand écart entre majesté et panique, entre verticalité et glissade contrôlée.
La Ve qui retrouve les “rythmes allègres” de la IV
Ribaud enfonce un autre clou, plus historique: Giscard n’a pas fini sa troisième année à l’Élysée mais il en est déjà à son troisième gouvernement. L’instabilité ministérielle, ce sport jadis réservé aux cabinets de la IV, revient comme une vieille rengaine qu’on croyait rangée avec les postes TSF. Dans la France post-chocs pétroliers, l’économie cahote, l’inflation obsède, le chômage s’installe, et la politique répond par ce qu’elle sait faire le plus vite: réarranger les sièges et baptiser l’opération “changement”.
Le plus drôle (donc le plus triste), c’est que “restreint” ne signifie pas “clair”. Ribaud décrit une liquidation des “maréchaux en déroute”, des “médaillés de la campagne municipale”: on épure, on limoge, on fait sauter des fusibles pour sauver la centrale. La démocratie, dans cette version, n’est pas un choix, c’est une opération de maintenance.
Le centre introuvable, et la campagne permanente
En filigrane, il y a le grand problème giscardien: gouverner “au centre” quand le centre se fait balayer par les vents contraires. Les municipales montrent une majorité fendillée, des barons battus, une droite qui se cherche une boussole pendant que la gauche ramasse des villes. La réponse, c’est Barre II: plus “technique”, plus “action”, moins “politique” (ce mot qui donne des boutons aux technocrates). Sauf qu’on n’échappe pas à la politique en la renommant. Et qu’un “gouvernement d’action” qui prétend ne faire que de la technique ressemble à un chirurgien jurant qu’il ne touchera pas au sang.
Ribaud, lui, ne se laisse pas hypnotiser par la petite magie du remaniement. Il regarde le tour de passe-passe et montre le fil: on change l’emballage, mais la boutique reste dans la même rue, avec les mêmes clients grincheux et la même ardoise. Et l’on comprend, entre deux piques, que cette comédie du “message” annonce une époque de campagne électorale continue: chaque vote devient un référendum miniature, chaque recul une “prise en compte”, chaque éviction un gage donné au public.
Au fond, “Barre II le Restreint” n’est pas seulement une charge contre un remaniement. C’est une autopsie de la politique quand elle se met à parler comme un bulletin statistique: moins de ministres, plus d’indicateurs, et toujours la même angoisse derrière le rideau.





