N° 2945 du Canard Enchaîné – 6 Avril 1977
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Le béton à la bordelaise
En 1977, Bordeaux découvre un grand cru nouveau: le béton à la bordelaise. Claude Roire remonte la piste d’un parc promis au vert, viré gris bureaux, d’un promoteur qui « arrange » au téléphone, et d’une Communauté urbaine où les services techniques semblent parfois travailler au bénéfice d’autrui. Ajoutez des liens « en famille » jusqu’aux sommets et une dernière note, franchement inquiétante: quand la forêt brûle, on peut couler du béton à la place. Un Canard qui gratte, et ça fait mal.
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Bordeaux, grand cru… de béton
Communauté urbaine: la cave où l’on fait vieillir les combines
En 1977, pendant que la France serre la ceinture à la mode Barre, certaines villes gardent, elles, une taille très stable: celle des dossiers immobiliers. Claude Roire raconte un Bordeaux où la « Communauté urbaine » (ce petit parlement local qui règne sur la ville et sa banlieue) n’a pas seulement des compétences techniques: elle a aussi, si l’on en croit le Canard, le savoir-faire des alambics. On y distille des projets, on y décante des autorisations, on y sert des « affaires immobilières bizarres » avec un aplomb qui ferait passer un permis de construire pour un verre de blanc sec.
Le contexte électoral ajoute la petite musique qui va bien: la gauche progresse dans l’agglomération, Chaban risque de perdre la présidence de la Communauté urbaine en mai. Et, comme par hasard, voilà que l’on commence à s’intéresser de plus près aux vieux fûts rangés au fond du chai. Ce que Roire suggère, c’est une loi quasi physique: quand le pouvoir local vacille, les archives prennent soudain l’air d’un roman policier.
Le parc Rivière, ou l’art de peindre un espace vert en gris béton
Le cœur de l’article bat autour d’un symbole parfait: le « parc Rivière », promis à l’espace vert, puis réorienté vers l’immeuble de bureaux. L’écologie, ici, ne meurt pas d’un grand drame: elle se fait assassiner par petites phrases, au stylo d’urbanisme. « Quelques arbres de plus ou de moins… » On entend presque la tronçonneuse se racler la gorge.
Le plus savoureux (façon Canard) est que le scandale ne vient pas d’une soudaine conversion à la chlorophylle, mais d’une querelle de gros sous entre gens très sérieux. Le groupe bancaire Suez se plaint de s’être fait rouler d’une somme astronomique (en « millions anciens », ce qui donne aux magouilles un parfum d’archéologie monétaire). Autrement dit: ce n’est pas la disparition du parc qui déclenche l’orage, c’est le fait qu’un joueur estime qu’on a triché au casino.
Coulage: quand la technique fait la courte échelle
Le mot « coulage » dit tout: c’est à la fois le béton qu’on verse et la morale qu’on laisse filer dans les caniveaux. Roire évoque un architecte de la Communauté urbaine, entendu par la police, et un secrétaire général « viré » dans la foulée. On ne nous décrit pas une administration qui contrôle, mais une machine où certains services techniques semblent avoir confondu « intérêt public » et « service après-vente du promoteur ».
Et puis arrive la phrase qui résume une époque: ce serait « au fil » du téléphone, par un coup de combiné vers l’Élysée, que des affaires se « arrangent ». L’État, la mairie, les promoteurs: pas besoin de complot grandiose, il suffit d’un carnet d’adresses et d’un ton assuré. La démocratie locale devient une centrale d’aiguillage: on dévie les trains, et les riverains regardent passer les wagons.
En famille: le béton aime les mariages, surtout les bons
Roire pousse le bouchon (bordelais, évidemment) avec une ronde de parentés et d’alliances: pinardiers, notables, projets de parkings, et jusqu’aux abords de l’Élysée via des liens familiaux. Le Canard adore ces moments où la République se met à ressembler à un dîner de cousins: on ne vote plus, on se recommande.
Là, le satire fait mouche: comment s’étonner que tout paraisse « naturel » quand le politique, l’économique et le mondain partagent la même nappe, les mêmes prénoms, et parfois le même notaire? Le béton n’est plus un matériau, c’est une sociabilité.
Le bouquet final: quand la forêt brûle, on coule du neuf
Et puis Roire lâche une dernière vérité, noire comme un reste de goudron: le feu et la spéculation immobilière font parfois bon ménage. Un Bordelais annonce que des hectares de forêt en zone d’aménagement différé « vont brûler cet été ». La formule claque comme une prophétie cynique: quand ça brûle, ça libère. Et quand ça libère, on reconstruit. Au besoin, on appelle ça « développement ».
C’est peut-être ça, le « béton à la bordelaise »: un mélange où l’on fait passer la ville au pressoir, puis où l’on met en bouteille des opérations présentées comme inévitables.





