N° 2947 du Canard Enchaîné – 20 Avril 1977
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Les abysses du plan bis
Avril 1977: après les municipales, la majorité giscardienne ressort le tableau noir et annonce un “plan Barre bis”. André Ribaud démonte la mécanique: pas question de faire baisser le chômage, l’idée est plutôt de réussir “le coup du million” d’électeurs en adoucissant à la marge l’austérité, surtout pour les “personnes âgées” et les familles. Pendant que la Lorraine encaisse, vingt-cinq secrétaires d’État sont priés de devenir des VRP du barrogiscardisme. Propagande? Non: “explication”. Bien sûr.
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Les abysses du plan bis
En avril 1977, la France giscardienne ressemble à un plongeur qui jure avoir trouvé la sortie… alors qu’il gonfle juste un nouveau gilet de sauvetage. André Ribaud baptise la manœuvre « plan Barre bis » comme on nomme une suite au cinéma quand le premier film a déjà fait fuir une partie du public: même casting, même intrigue, mais on promet un peu plus d’action, un peu moins de grimaces, et surtout un happy end au prochain scrutin.
Le décor est celui de la crise durable: inflation qui s’accroche, chômage qui s’installe, sidérurgie qui éternue très fort en Lorraine. Et voilà qu’on explique doctement que le plan Barre I avait tout prévu, même le pire: réduire l’inflation en laissant le chômage se développer. Au moins, reconnaissons-lui une qualité: il n’a pas menti sur la marchandise. Ribaud en tire la morale d’un médecin légiste: l’inflation est « à peine réduite » mais le chômage, lui, « très largement développé ». Un succès d’élevage, en somme.
Rambouillet, la fabrique à lapins
Dans l’article, Rambouillet apparaît comme une sorte de retraite spirituelle pour technocrates, un monastère où l’on ne fait pas vœu de pauvreté, seulement vœu de courbes. On n’y prie pas, on y “prévoit”. Et de cette retraite sortira le lapin: non pas un plan, mais un plan-bis, qu’on n’ose même plus vendre comme un remplacement. Non, non: ce sera un supplément. Le régime n’a pas changé, il s’est juste offert une sauce en plus, pour faire passer l’amertume.
Le trait est cruel: si l’on vous annonce un “bis”, c’est que l’original ne passe pas. Mais il faut sauver la face, surtout après les municipales, quand l’électeur s’est permis d’avoir une opinion non homologuée. D’où l’idée centrale que Ribaud pointe du doigt: le plan économique devient un plan électoral.
Le “coup du million” ou l’économie à la petite semaine
Le plan Barre bis, vu par Ribaud, n’a pas pour objectif de faire reculer le chômage (les prévisions officielles elles-mêmes annoncent qu’il va continuer à monter), mais de réussir “le coup du million”: récupérer un million d’électeurs pour éviter la défaite l’année suivante. On ne gouverne plus, on rattrape. On ne soigne plus, on maquille.
Et pour accrocher ce million, l’article désigne une clientèle comme on désigne une cible publicitaire: les “personnes âgées” et les familles, “les bonnes”, bien sûr. On leur “distribuera un peu d’argent”, on “atténuera un peu les rigueurs” du plan Barre I. Le bis, c’est donc le plan I… avec un petit sucre sur le rebord de la tasse, histoire que l’austérité descende mieux.
La France des hauts fourneaux et des hauts discours
Ribaud n’oublie pas, au passage, ceux qui n’entrent pas dans les cases du marketing électoral: les Thionvillois, la Lorraine, la sidérurgie. Eux ne sont pas “des Zaïrois” (pique acide au tropisme africain de la politique étrangère), donc on les défend moins bruyamment, on les console moins vite. Le chômage, lui, peut envahir sans déclaration de guerre: il suffit de laisser les licenciements faire la police. Dans cette géographie-là, Rambouillet est une planète, Thionville une note de bas de page.
Les VRP de l’État: propagande? non, “explication”
Le morceau le plus canard, c’est celui où le gouvernement, “qui ne fait pas de politique”, se met précisément à en faire… mais avec un dictionnaire des euphémismes sous le bras. Ribaud se régale de cette armée de vingt-cinq secrétaires d’État, ces figurants soudain promus “missionnaires” du barrogiscardisme: des VRP régionalisés, chargés d’aller vendre le produit au détail, au marché, à la sortie des usines, chez les électeurs qui ont “mal compris” en mars.
Et là surgit la pirouette finale: ce ne sera pas de la propagande, ce sera de “l’explication”. Le mot est magnifique: il permet de faire la même chose en gardant les mains propres. On ne manipule pas, on éclaire. On ne pousse pas, on “renseigne”. On ne vous prend pas pour un enfant, on vous tient la main très fort.
Au fond, Ribaud décrit un pouvoir qui a découvert la gravité: quand ça chute, on appelle ça “message”; quand ça remonte un peu, on appelle ça “génie”. Le plan bis, lui, n’est pas une stratégie: c’est une rustine avec porte-parole intégré. Et si vous avez encore des doutes… c’est que vous avez “mauvais esprit”. L’esprit, en 1977, c’est ce qu’on vous demande d’éteindre pour mieux vous expliquer.





