N° 2982 du Canard Enchaîné – 21 Décembre 1977
N° 2982 du Canard Enchaîné – 21 Décembre 1977
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Le président U.S. en France
Décembre 1977: Jimmy Carter arrive, et la France sort le rabot. Dans “Carter biseauté”, Jérôme Canard raconte une visite transformée en guerre d’images: Giscard qui redoute la poignée de main Carter-Mitterrand, Chirac qui veut éviter l’Hôtel de Ville, et l’Élysée qui dit “non” à Bayeux pour ne pas réveiller de Gaulle et la nostalgie gaulliste. Même les Mirages d’escorte et le contingent de journalistes deviennent des enjeux. Une comédie protocolaire où la vraie diplomatie, c’est surtout de contrôler la lumière.
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Carter biseauté, ou l’art français de raboter une visite
Un président américain débarque, et aussitôt la République se transforme en atelier de menuiserie. Rabot, équerre, biseau: on ne reçoit pas Jimmy Carter, on le “met à la cote”. Dans ce billet de “La Mare aux canards”, Jérôme Canard raconte moins une visite d’État qu’une petite guerre de tuyaux, de cartons d’invitations et de susceptibilités, où l’important n’est pas ce que Carter dira, mais surtout à qui il pourrait parler.
À la fin de 1977, Giscard règne sur une France encore grippée par la crise économique et déjà chauffée par la présidentielle à venir. Le décor est simple: un invité prestigieux, un chef d’État français anxieux de garder la lumière, un leader socialiste (Mitterrand) qui rêve d’être vu, et un maire de Paris (Chirac) qui n’a pas l’intention de servir de figurant. Ajoutez un soupçon de protocole, et vous obtenez une comédie d’influence, jouée à coups de “non” polis.
La peur panique d’une poignée de main
Le premier gag est cruel: Giscard ferait “tout” pour saboter la rencontre Carter-Mitterrand. On imagine le président transformé en chef de cabinet du destin, essayant par “collaborateurs interposés” de convaincre “Jimmy-Cacahuète” qu’il a intérêt à voir le plus de monde possible. Traduction canardeuse: si Carter rencontre Mitterrand, Mitterrand existe; s’il n’existe pas, il faut le laisser dans le couloir des “autres”, entre une girafe de zoo et un invité de province.
Le billet pointe une mécanique très française: la diplomatie n’est jamais seulement extérieure. Elle sert aussi à régler l’intérieur. Recevoir l’Américain, c’est distribuer des certificats de respectabilité. Et dans cette distribution, l’Élysée préfère garder l’imprimante.
Paris? Pas trop. L’Hôtel de Ville? Surtout pas.
Deuxième étage de la fusée: Chirac. L’article raconte l’essentiel “d’empêcher” Carter de recevoir “en grand tralala” à l’Hôtel de Ville. Et voilà l’ambassadeur américain écrivant au chef du RPR que Carter est “au regret” mais ne passera que quelques heures dans la capitale. C’est délicieux: on n’annule pas une réception, on fait disparaître la ville qui l’aurait organisée. Paris devient une escale technique, comme un sandwich avalé debout sur une aire d’autoroute diplomatique.
Le trait est mordant (pardon aux épiceries, c’est le journal qui l’est): l’auteur s’amuse du programme normand, et glisse Lisieux et Camembert comme si l’itinéraire était une carte postale à trous. Ce n’est pas seulement une moquerie géographique; c’est une façon de dire que la symbolique compte plus que la géographie. La Normandie, ce n’est pas “la province”: c’est le décor de 1944, donc un théâtre où chaque image a la taille d’un monument.
Bayeux, de Gaulle et la mémoire à haut risque
Le morceau le plus politique est là: Carter aurait voulu prononcer un discours à Bayeux. Problème: Bayeux, c’est aussi 1947, et le souvenir d’un de Gaulle chef du RPF. Nostalgie gaulliste, tentation néo-gaulliste, récupération possible… bref, tout ce que Giscard n’a pas envie d’offrir en libre-service à Chirac et à sa troupe. Verdict: “Et Giscard a dit non.”
Dans la logique canard, c’est une scène de jalousie mémorielle. On ne craint pas un discours pour son contenu, mais pour son écho. Un président américain parlant à Bayeux, c’est une torche allumée dans un grenier rempli de souvenirs. Et l’Élysée préfère l’électricité aux flammes: ça éclaire pareil, mais ça brûle moins les doigts.
Mirages, symboles et flashs: la bataille des images
Le texte se termine sur un échange de “non” symétrique, comme un match de tennis protocolaire. Giscard aurait eu une “grandissime idée”: escorter l’avion de Carter par des Mirages de l’escadrille La Fayette, poignée de main au commandant, cérémonie bourrée de symboles. Carter refuse, “hostile à tout ramdam militaire”. Et voilà la morale: les Français veulent de la mise en scène; l’Américain, au moins celui-là, veut éviter la fanfare guerrière.
Dernier coup de scalpel: la querelle sur le “fort contingent” de journalistes américains, et la phrase attribuée à Giscard, grinçante, selon laquelle Carter ne viendrait que pour se faire photographier. Réplique canard: “Ben quoi, si l’éclairage y est meilleur qu’à Washington!” C’est toute la décennie en une ampoule: le pouvoir comme plateau télé, l’histoire comme décor, et la politique comme compétition de projecteurs.
Sur la durée, l’anecdote dit beaucoup
Ce “Carter biseauté” n’est pas qu’une chamaillerie de vanité. Il raconte une France où la diplomatie sert de miroir grossissant aux rivalités internes, où l’opposition guette la moindre photo comme une investiture, et où le pouvoir en place mesure tout à l’aune d’une peur très simple: que l’image échappe. Dans ce Canard-là, la géopolitique a souvent un visage de régisseur: “Coupez-moi ça, recentrez, surtout ne filmez pas Mitterrand, et évitez Bayeux, ça fait de Gaulle.”





