N° 2984 du Canard Enchaîné – 4 Janvier 1978
N° 2984 du Canard Enchaîné – 4 Janvier 1978
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Forfaiturne et carnet d’adresses: la démocratie au papier carbone
Janvier 1978: à l’approche des législatives, Le Canard voit l’urne voyager en “circuit court” administratif. Nicolas Brimo raconte des votes d’expatriés qui sentent le formulaire guidé et la circonscription sur mesure: la “forfaiturne”. Jérôme Canard, lui, déroule le “carnet de maladresses” de l’affaire Médecin: plaintes, démentis, Élysée, parapluies et dossiers qui mordent la main qui les classe. Deux scènes, un même parfum: quand l’État “aide” trop la démocratie, c’est souvent elle qui s’étouffe.
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Forfaiturne et carnet d’adresses: la démocratie au papier carbone
À l’hiver 77-78, l’urne voyage en valise diplomatique
Janvier 1978: la campagne législative chauffe comme un radiateur fatigué. On entend déjà le cliquetis des promesses, le froissement des tracts, le soupir des sondages. Et, dans le Canard, un bruit plus sec: celui des enveloppes. Des enveloppes qui, au lieu d’aller sagement de l’électeur au bureau de vote, semblent faire des escales au Quai d’Orsay, prendre le thé au cabinet, puis repartir par la poste… ou par les voies mystérieuses où l’administration se sent soudain très sportive.
Dans la “Mare”, Nicolas Brimo raconte une mécanique de précision: faire “voter” les Français de l’étranger à coups de formulaires, d’inscriptions sur listes, de découpages électoraux et de petites diligences consulaires. Rien de spectaculaire, pas de barbouzerie à gabardine: plutôt une cuisine froide, blanche, bureaucratique. Sauf que la cuisine, ici, touche à la souveraineté populaire. Et que l’assaisonnement s’appelle “forfaiturne”: la forfaiture servie dans l’urne, avec un sourire de bureau 3e étage.
Le charme du tableau, c’est son absurdité très française: on te jure qu’il ne s’agit pas de tricher, seulement d’“aider”, de “rationaliser”, de “gagner du temps”, bref de faire passer la démocratie à l’agrafeuse. À lire Brimo, le zèle est si institutionnel qu’on finit par se demander si l’électeur n’est pas un simple document annexe, qu’on classe “divers” entre une circulaire et un télex.
Nice: le procès des maladresses, ou l’arroseur arrosé en cravate
Sur la page d’à côté, Jérôme Canard (collectif, mais pas collectif d’innocence) déroule “Un carnet de maladresses” autour de Jacques Médecin. Là encore, tout commence par un papier: une photo, une confusion, une “erreur de détail” reconnue, puis une plainte. Et très vite, ce n’est plus une erreur, c’est une affaire. Le Canard décrit le maire de Nice tentant d’arracher un feu vert du sommet, via Jean François-Poncet: la plainte devient une histoire d’Élysée, de “parole d’honneur”, de procès et, en arrière-plan, de trésor de guerre promis aux “finances de la majorité” si ça gagne. La politique comme une kermesse où l’on vend des tickets, sauf que les tickets sont des principes.
Le plus savoureux, dans cette chronique, c’est le moment où la machine se grippe à cause de sa propre huile. On croyait pouvoir piloter l’affaire à la manivelle, et voilà qu’un “coup de semonce” (puis d’autres) rappelle qu’un dossier a la mémoire longue: le moindre papier ressort, la moindre relation se recopie, le moindre rendez-vous laisse une trace. “Bloqués”, dit-on en haut lieu, parce qu’avec certains grands ordonnateurs, “impossible de revenir en arrière”. Traduction canard: à force de vouloir maîtriser l’arrosage, on finit trempé, et c’est la République qui glisse.
Même parfum, deux scènes: étouffer d’un côté, “organiser” de l’autre
Ces deux textes se répondent comme deux miroirs mal polis. D’un côté, l’urne en contrebande: des inscriptions, des circonscriptions, des consignes, tout un bricolage propre sur lui, qui sent la chemise repassée du fonctionnaire convaincu d’être un héros discret. De l’autre, Nice: réseaux, notables, cabinets, démentis, parapluies ouverts avant l’averse. Dans les deux cas, le Canard vise le même réflexe: l’État n’aime pas perdre. Alors il corrige. Il ajuste. Il “gère”. Il appelle ça sérieux, et le journal appelle ça dangereux.
Le fil rouge, c’est la transformation du citoyen en variable d’ajustement. L’électeur expatrié devient une adresse à déplacer, un lot à redistribuer. Le contribuable devient une caisse à outils. Le juge devient un contretemps. Et la vérité? Une denrée périssable qu’on tente de remettre au frigo, en espérant que personne n’ouvrira la porte.
La morale du Canard: quand on tripote les enveloppes, on finit par froisser la démocratie
Le Canard n’a jamais demandé à l’administration d’être angélique. Il lui demande juste de ne pas jouer au prestidigitateur avec les listes, les plaintes, les nominations et les “petites” manœuvres. Parce que l’“esprit civique”, quand il est administré à la seringue, tourne vite en anesthésie générale.
Et au fond, ces “maladresses” et cette “forfaiturne” racontent la même panique: à l’approche des élections, certains responsables se découvrent une passion pour l’architecture intérieure des procédures. Ils déplacent les cloisons, changent les serrures, refont les couloirs. Résultat: on ne sait plus très bien si l’on entre dans un bureau de vote… ou dans un labyrinthe de ministère.





