N° 2986 du Canard Enchaîné – 18 Janvier 1978
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Raz de Sein, River Plate: la grande lessive des “honneurs” (18 janvier 1978, Bernard Thomas)
18 janvier 1978: Bernard Thomas fait voyager le Canard du Raz de Sein à Buenos Aires. D’un côté, l’escorteur “Duperré”, bijou bardé de radars, s’échoue à 28 nœuds sur “la Plate”, et la Royale s’illustre surtout en demandant aux pêcheurs de l’île de Sein… d’éclairer le sauvetage. De l’autre, le Mundial argentin: River Plate jouxte l’École de Mécanique de la Marine, usine à torture, pendant que le général Merlo rêve de touristes “propagandistes”. Sport neutre? Thomas répond: prix du sang, ou alibi.
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Raz de Sein, River Plate: la grande lessive des “honneurs” (18 janvier 1978, Bernard Thomas)
Le « Duperré » ou l’art d’éperonner l’évidence
Dans le Canard du 18 janvier 1978, Bernard Thomas raconte un exploit très français: transformer un “bijou” de la flotte de l’Atlantique (missiles Exocet, sonars, radars, Decca, “les plus chic gadgets”) en gros sabot posé sur un caillou… dans une passe “bien éclairée par trois bons phares: Tévennec, Sein, la Vieille”. Un myope “ne peut pas s’y tromper”, précise-t-il, à condition d’avoir l’idée saugrenue de regarder où l’on va.
Il est 23 h 30. Le bâtiment fonce “28 nœuds (50 km/h)” droit vers “les récifs de la Plate”. L’addition est poétique: “la Plate se rapproche. Et elle agresse sauvagement le fier navire.” À TF1, Jean-Claude Bourret arrange l’affaire façon cataplasme télé: “Le bateau a été éperonné par un rocher.” Thomas corrige: pas un parpaing banal, non, “une balise vindicative”. Du granit subversif. Du côté de Douarnenez, “on n’est pas près de s’arrêter de rigoler”.
Et puis la “Royale”, prise en flagrant délit de superbe, révèle sa seconde spécialité: la débrouille à l’ancienne, celle qui sent la torche et le sémaphore. Les moteurs noyés, la gîte qui s’installe, on cherche de la lumière, on “tâtonne”, on ressort les “bonnes vieilles torches” comme “au bon vieux temps”. Trafalgar à l’île de Sein, version bricolage. Cerise sur le pompon: à bord, “cinquante passagers” (ouvriers et ingénieurs de l’arsenal de Brest, venus “bricoler un peu”) n’ont ni brassières ni places prévues. “Rien de prévu. On est au-dessus de ça dans la marine royale!” Voilà une grandeur qui flotte mal.
Le sauvetage: discipline alphabétique et revanche des va-nu-pieds
Quand il faut sauver les hommes, ce sont les “méprisables pêcheurs de l’île de Sein” qui entrent dans le cadre… et même dans le projecteur: on leur demande d’éclairer la scène. Le canot “Patron François Hervis” fonce sous les embruns, récupère les perdus, encaisse les paquets de mer, et assiste au spectacle d’une discipline qui s’accroche aux usages comme une moule à son rocher. Pendant qu’on évacue, un officier fait “l’appel nominatif… par ordre alphabétique”. Les A, B, C peinent à se faufiler. Et le pêcheur Sénois de lâcher la phrase qui fait mouche: “Je ne sais pas si vous êtes au courant, il s’agit d’un sauvetage!”
Thomas rappelle au passage une vieille ardoise: le naufrage du pétrolier allemand Böhlen (octobre 1976) dans la chaussée de Sein, quand la Marine “n’avait pas daigné prévenir” les insulaires, qui n’avaient pu sauver que deux hommes. Cette fois, les “va-nu-pieds” prennent une “belle revanche”. Et le Canard, pour couronner le tout, distribue sa “coque de noix d’honneur” au préfet maritime, congratulé pour le remorquage “avec célérité” et “remarquable efficacité”… avant de conclure: “Quant à l’échouage lui-même et au rôle du canot de sauvetage… mieux vaut noyer le poisson.”
Le post-scriptum (1999) prolonge la farce en coulisse: la Royale lance une “chasse aux fuites”, débarque “deux officiers soupçonnés d’être de gauche”, alors que la “fuite”, c’était le patron du canot, téléphonant “en suffoquant de rire”. Et l’origine de l’accident, plus simple qu’une manœuvre d’OTAN: le pacha, surmené, “avait fermé les yeux” sans passer officiellement la main; le second n’osa pas “risquer l’insubordination” en changeant de route. La hiérarchie comme somnifère, la mer comme réveil.
Argentine 1978: quand la Coupe “déborde” de sang
Page 5, dans sa rubrique "Ça n'arrive qu'aux autres", Bernard Thomas quitte les récifs bretons pour une autre passe dangereuse: le Mundial en Argentine, vitrine de la junte de Videla. Il se moque d’abord des indignations sportives (“France reléguée au niveau de l’Iran et de la Tunisie… Pisseux. Piteux.”), puis plante le décor: à River Plate, on a même fait pousser un “bosquet tout neuf” pour cacher les bâtiments de l’École de mécanique de la marine, et son “Grupo de Tareas 3-3”, ces “Bonny-Lafont du cru” qui “grillent de l’humain au chalumeau”, découpent, scalpent, “dépècent à volonté”. Les cris? On ne les entendra pas: “les applaudissements… étoufferont les cris des humains dégradés.”
Et le sport “neutre”? Thomas cite le général Merlo: “Les 35 000 touristes… pourront se faire propagandistes de notre pays.” La télévision couleur exportera l’idéologie “au bon sens du terme”. Avec, en arrière-boutique, “8 000 emprisonnés sans jugement”, “15 000 disparus”, “10 000 assassinats reconnus”: “ach! Mauvaise idéologie!” L’ironie est noire, volontairement.
En France, sondage SOFRES à l’appui, “65%” seraient favorables à la participation. Et Thomas d’épingler l’“union sacrée” sous les slogans, de Guéna à Marchais, de L’Équipe au Figaro, jusqu’à L’Huma qui flingue les partisans du boycott… tout en plaidant qu’il ne s’agit “ni d’électoralisme ni de démagogie”. La campagne des législatives de 1978 n’est pas loin: on ne prive pas “le peuple de jeux” quand les urnes sont dans le couloir.
Alors, boycott ou alibi? Thomas propose une troisième voie, rageuse et pratique: si l’on y va, que “chaque sportif, chaque amateur, chaque journaliste” exige “la libération de dix, vingt prisonniers”, que chaque pays en fasse le prix de sa participation. “Pour prix du sang.” Au moins, dit-il, cela “démasquera les imposteurs”. Et il glisse un dernier miroir: des délégués soviétiques viendraient apprendre “l’art et la manière” à Buenos Aires, puisque Moscou 1980 approche… et que Brejnev ne veut pas que sa fête à lui soit boycottée. La morale est constante: les vitrines se ressemblent, seules les affiches changent.





